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Sommaire

Edito

Les faits
Historique de l'élargissement de l'Union européenne
L'élargissement géographique et les autres élargissements / Les conséquences d'un élargissement / Les critères de Copenhague
Le
"cas" turc
Le jour J
La pré-adhésion

Les débats
Les limites géographiques de l'Union
L'histoire turque et l'histoire européenne
Les droits humains en Turquie
Minorités / Femmes / Peine de mort
L'islam
La Turquie est-elle soluble dans l'Europe (et vice versa)?
La question kurde
Le cas chypriote
Le génocide arménien
Choc des civilisations
Petite revue de textes

Zooms
L'économie turque
La laïcité
Les Verts en pointe dans ce débat
Le futur référendum sur la Turquie en France
Le Plan Annan
Vienne, dernier rempart ?
Cheval de Troie ?
Les querelles byzantines

Le débat sur la Turquie a été politiquement atteint par la bombe à fragmentation du 29 mai dernier. Il est, dès lors, de plus en plus difficile de l'appréhender de façon globale et apaisée au niveau européen, vu qu'il est désormais morcelé en 25 débats nationaux, où les tentations des uns et des autres de l'instrumentaliser pour de douteuses fins partisanes sont immenses.

Dans une Union en panne institutionnelle et budgétaire, et qui connaît des repliements nationalistes sans précédent, la Turquie va peut-être d'avantage s'inscrire - et pour longtemps - dans le tempo des consultations électorales nationales que sur l'agenda communautaire. Pourtant la Turquie est un véritable sujet européen, puisqu'il pousse chacun à divulguer son projet sociétal et ses vues géopolitiques à long terme, ce qui est l'essence même de la construction de l'Union.

Il est vrai que de tous les élargissements qu'à connu l'histoire de l'Europe, c'est celui-ci, par sa nature et son ampleur, qui révèle le mieux les carences du processus européen. C'est un débat complexe, aux multiples facettes. Il réveille bien des cicatrices et agite bien des fantasmes. Les obstacles sont nombreux sur le chemin - incertain - d'une adhésion de la Turquie. Parmi ces obstacles, le strict respect des droits fondamentaux ne sera pas le plus simple à franchir. Une boutade dit que les trois ouvrages les moins épais de la bibliothèque européenne sont le livre sur "les victoires de l'armée italienne", le livre sur "les délices de la cuisine anglaise", et le livre sur "les Droits de l'Homme en Turquie"… Le long processus d'adhésion qui vient de démarrer devrait contribuer à épaissir ce dernier volume.

C'est là tout l'intérêt, et tout l'honneur, du projet européen.

Gérard ONESTA




Historique de l'élargissement de l'Union européenne










Pour en savoir plus sur l'élargissement de l'Union







C'est le décalage grandissant entre, d'un côté, la grandeur du navire, et, d'un autre côté, la faiblesse du moteur et le manque de carburant, qui pose le problème des élargissements à venir sous un jour nouveau…











Quo vadis Europa ? Telle est donc la question que nous pose une fois de plus l'histoire de notre continent. Et là, pour bien des raisons différentes, il ne peut y avoir pour les Européens qu'une seule réponse s'ils songent à leur bien et à celui de leurs enfants: l'Europe doit aller de l'avant jusqu'à parfaire son intégration. Car tous les États membres de l'Union européenne et aussi tous ceux désireux d'en faire partie et en particulier nos populations devraient payer un prix fatal si l'Europe venait à reculer d'un pas, ou tout simplement à s'immobiliser ou à camper sur ses acquis.”

Pour lire l'intégralité du fameux discours du 12 mai 2000 de Joska Fisher : "de la confédération à la fédération"












On imagine mal chez nous à quel point le respect - dans les délais - des fameux "critères de Copenhague" constituent une terrible exigence d'adaptation politique, administrative, juridique, sociale et culturelle, mobilisant toute la société d'un pays candidat.

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L'élargissement de l'Union européenne fait, une fois encore, la une des médias. Mais c'est un débat qui n'est pas nouveau puisque depuis les origines de la construction européenne, et par vagues d'adhésions successives, il a transformé l’Europe de Six en celle des Vingt-cinq.

La Communauté Économique Européenne s'est pour la première fois élargie en 1973 vers le Danemark, l'Irlande et la Grande-Bretagne. L'adhésion de la Grèce a suivi en 1981, puis celle de l'Espagne et du Portugal en 1986, et enfin l'adhésion de l'Autriche, de la Finlande et de la Suède en 1995. Entre temps, la Norvège, par référendum, avait (momentanément ?) renoncé à rejoindre un club où sa richesse risquait d'être diluée. Des Quinze aux Vingt-cinq, l’Union européenne n’a ensuite fait qu’un seul pas - le plus périlleux sans doute -, le 1er mai 2004, en direction de l'Est, en absorbant d'un coup la République tchèque, l'Estonie, Chypre, la Lettonie, la Lituanie, la Hongrie, Malte, la Pologne, la Slovénie et la Slovaquie.

Depuis, les négociations d'adhésion sont en voie d'achèvement avec la Bulgarie et la Roumanie qui ont signé leur traité d'adhésion le 25 avril 2005 et devraient rejoindre l'Union au 1er janvier 2007 (ou 2008, un décalage d'un an étant accepté par les parties signataires). Le 3 octobre dernier, le même (long) processus vient de s’engager officiellement avec la Croatie et la Turquie. D'autres pays enfin, comme l'Ukraine ou la Moldavie ont déjà signalé leur envie d'être les suivants sur la liste…
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L'élargissement géographique et les autres élargissements


Parallèlement à ce processus "d'élargissement géographique", s'est opéré un "élargissement thématique". En effet, il y a 50 ans, l'Europe des origines n'avait compétence que sur le charbon et l'acier, alors qu'aujourd'hui l'Union a inscrit à son agenda plusieurs dizaines de domaines de compétences, le plus souvent partagées avec les États membres.

Mais par ailleurs, "l'élargissement institutionnel", plus connu sous le nom "d'approfondissement", lui, n'a pas vraiment suivi, puisque que les mécanismes institutionnels depuis un demi-siècle sont, peu ou prou, restés les mêmes. Et l'échec du projet de Constitution n'a fait que renforcer cet état de fait. Même chose pour "l'élargissement budgétaire" qui n'a pas eu lieu, ce qui fait que l'Union n'adosse pas son projet à de vrais moyens financiers, mais en reste à mobiliser pour celui-ci qu'une part infime (1 % du PNB) de la richesse continentale.
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Les conséquences d'un élargissement


Alors qu’à l’intérieur de l’Europe, on discute surtout des répercussions économiques possibles d'un élargissement (en positif, l'augmentation de taille du marché intérieur, en négatif, le déséquilibre de celui-ci), on renvoie souvent au second plan ce que ce processus représente pour les États candidats eux-mêmes. Pour ces derniers, l'adhésion à l'Union est d'abord un transfert de la réussite du "modèle européen" (stabilité sociopolitique et prospérité relatives) et de ses valeurs : démocratie, état de droit, protection des droits humains et des minorités, garantie de paix et de liberté.

Le choix d'un bon tempo est sans doute, pour un élargissement, le gage le plus sûr de sa réussite. Un élargissement, effectué à marche forcée - parce qu'il entraîne alors, par de brutales restructurations, une casse sociale - est la source de bien des tensions. La réunification allemande (une sorte "d'élargissement intérieur") en est un triste exemple. D'un autre côté, un attentisme excessif fait le jeu des discours ultra nationalistes, prêts à catalyser les impatiences et les déceptions dans les pays candidats.

Chaque élargissement, jusqu'à l'Europe des Quinze, a renforcé la cohésion de l’Union européenne, lui donnant plus d'influence pour répondre aux nouveaux enjeux planétaires. L'élargissement de 2004, et ceux à venir, renforceront-ils de la même manière la position de l'Union face au défi de la mondialisation, et face à sa capacité de défendre le modèle social européen ?

Pour lire sur ce sujet la vision (un peu béate) de la Commission européenne
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Les critères de Copenhague


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En déclarant, lors du Conseil européen de Copenhague en 1993 : "L’adhésion aura lieu dès que le pays associé sera en mesure de remplir les obligations qui en découlent, en remplissant les conditions économiques et politiques requises, l’Union européenne convenait de facto que la question de l’élargissement n’était plus qu’une question de temps pour les pays candidats. Cinq ans plus tard, Le Conseil européen de Luxembourg fixait que le respect des critères politiques de Copenhague constituait un préalable à l'ouverture de toute négociation. Par contre, les critères économiques et l'acquis devraient être appréciés "d'une manière prospective et dynamique".

En 1993, lors du Conseil européen de Copenhague, l’Union a défini les critères d’adhésion, auxquels il est, depuis, souvent fait référence en tant que "critères de Copenhague". Ces conditions à remplir préalablement à l'adhésion impliquent que le pays candidat doit donner des garanties de trois ordres :

Politiques : avoir mis en place des institutions stables garantissant la démocratie, l'état de droit, les droits humains, le respect des minorités et leur protection ;

Économiques : avoir institué une économie de marché viable ayant notamment la capacité de faire face à la pression concurrentielle à l'intérieur de l'Union ;

Juridiques : avoir la capacité d'assumer les obligations de l'adhésion, c'est-à-dire de reprendre et d'appliquer l'ensemble de l'acquis communautaire (incluant l'obligation du passage à terme à l'euro).

Pour en savoir plus sur les critères de Copenhague
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Le "cas" turc










On l'ignore souvent, mais parmi les magistrats qui disent le droit suprême continental à la Cour européenne des Droits de l'Homme, on trouve des juges turcs…




Lors des travaux de la Convention qui a planché sur le texte de la Constitution européenne, siégeaient des représentants du Gouvernement et du Parlement turcs, à stricte parité avec les autres états européens (Giscard, président de ladite Convention, et grand pourfendeur de turcs, semble l'avoir oublié…)





La Turquie a un long chemin à parcourir avant de remplir tous les critères d’adhésion, notamment quant aux respects des droits humains. Cependant, force est de constater les progrès qu’elle a déjà réalisés, dans un temps record, et ce, avec pour seul aiguillon l'adhésion à l'Union européenne.

À travers sa réforme constitutionnelle et une série de programmes législatifs, la Turquie a ainsi beaucoup avancé dans la mise en œuvre des critères politiques de Copenhague, mais également dans le respect des critères économiques et l'alignement sur l'acquis communautaire, C'est d'abord ces avancées, même insuffisantes, que les chefs d'états et de gouvernement ont voulu encourager en ouvrant d'incertaines négociations d’adhésion le 3 octobre dernier.

Pour lire le rapport 2004 de la Commission analysant les évolutions de la Turquie


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Plus de 42 ans ont passé depuis le premier accord passé entre la CEE et la Turquie !

Signataire, depuis septembre 1963, d’un accord d’association avec la Communauté européenne, la Turquie a dû attendre 1995 pour conclure un accord d'union douanière avec les Quinze. Le 14 avril 1987, Ankara déposait formellement son acte de candidature à la Communauté économique européenne, candidature qui fera l'objet d'un avis négatif de la Commission le 18 décembre 1989. Il a donc fallu à la Turquie patienter encore jusqu'à la décision du Conseil européen d'Helsinki de 1999 pour que soit reconnue officiellement sa "vocation" à rejoindre pleinement l'Union sur la base des mêmes critères que les autres pays candidats. Cependant, en décembre 2002, quand le feu vert fut donné à 10 pays pour leur entrée dans l'Union dès 2004, on fit savoir à la Turquie - d'abord furieuse, puis résignée - qu'elle devrait attendre 2005 pour savoir si elle pouvait commencer à espérer adhérer à son tour….

Pourtant, durant tout ce temps, la Turquie se liait à l'Europe à de nombreux niveaux institutionnels. Elle affichait son ancrage occidental en 1952 en adhérant - comme la plupart des états de ce qui allait devenir l'Union européenne - à l'OTAN, dont le siège est à Bruxelles. En intégrant dès le 9 août 1949 le Conseil de l'Europe - cet organisme qui siège à Strasbourg et qui a vocation à promouvoir les droits humains (!) - elle y devançait des pays tels que l'Allemagne, l'Espagne, la Pologne, l'Autriche, la Finlande…

En parallèle, la Turquie, renonçant à sa dimension asiatique, décidait d'investir aussi toutes les structures européennes en matière sportive (elle ne joue que dans les fédérations européennes), ou de média (elle est membre de l'Eurovision)

Dans l'année écoulée, du côté des institutions européennes, les étapes marquantes furent les suivantes :

- Le 6 octobre 2004, la Commission européenne rend son rapport indiquant que le processus d'adhésion à la Turquie peut commencer, mais, pour la première fois de l'Histoire européenne, elle propose une double clause spéciale : - 1) le lancement de la procédure ne donne aucune garantie sur sa conclusion positive à terme - 2) la Turquie sera sous haute surveillance, et tout manquement sur le chemin des réformes demandées interrompra le processus.

Pour lire la recommandation de la Commission

- Le 15 décembre 2004, le Parlement européen vivait un moment historique en votant, à une large majorité, en faveur de l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Turquie.

Pour lire la résolution du Parlement

- Le 17 décembre 2004, le Conseil avançait d'avantage encore sur la voie du processus d'adhésion turc, en intégrant les préoccupations de la Commission et le feu vert du Parlement.

Pour lire les conclusions du Conseil

- Le 28 septembre 2005, le Parlement européen donnait une dernière fois son analyse à quelques jours du Conseil décisif. Tout en réaffirmant son soutien à l'ouverture des négociations d'adhésion, l'assemblée adoptait un ton plus dur vis-à-vis d'Ankara.

Pour lire la résolution du Parlement

- Le 3 octobre 2005, le Conseil des ministres des affaires étrangères des Vingt-cinq, réuni à Luxembourg, signe avec la Turquie un document historique qui - pour la première fois - ouvre formellement la voie à l'adhésion de la Turquie à l'Union.

Pour lire le texte (en anglais) les principes de négociation pour l'adhésion de la Turquie

Avec cet accord, la Turquie et l’Europe unissent formellement leurs destins, même si le temps des fiançailles s'annonce long… et les épousailles incertaines.

Pour plus de détails sur 4 décennies de négociations

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Le jour J




Heure après heure, la négociation du 3 octobre a été un long marathon diplomatique.

Pour avoir un aperçu de son déroulement

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Luxembourg, lundi 3 octobre 2005, réunion du Conseil des Ministres des affaires étrangères de l'Union européenne. Ce fut une journée de toutes les tensions :

08H16 : Jack Straw "pas certain" d'un accord
10H14 : Javier Solana reste "optimiste"
10H35 : début de la réunion des Vingt-Cinq
11H45 : Ankara refuse tout changement au cadre de négociation
15H30 : Jack Straw évoque un accord "proche"
16H55 : L'Autriche ne bloque plus l'accord
17H38 : Dans la confusion, la Turquie affirme qu'il n'y a pas de compromis
24H00 : La cérémonie de signature du texte commence…
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La pré-adhésion


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Le mécanisme dit de "pré-adhésion" repose, pour tout pays candidat à l'Union, sur un suivi de ses efforts pour remplir les critères de Copenhague. Il prend la forme d'un rapport annuel fait par la Commission européenne, rapport soumis ensuite à l'évaluation politique du Parlement et du Conseil.

En parallèle, la Commission met en place une "stratégie de pré-adhésion", arsenal de mesures techniques et financières pour aider le pays candidat dans son cheminement.

Pour lire les grandes lignes des "rapports réguliers sur la Turquie", depuis que son statut de candidat potentiel a été reconnu en 1999

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Les limites géographiques de l'Union















S'il est vrai que la Turquie n'a qu'un très faible pourcentage de son territoire sur le sol théorique européen, l'approche strictement géographique ne suffit pas à disqualifier Ankara…

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L'Union européenne n'a jamais défini ses limites en termes géographiques précis, chaque pays candidat devant avant tout remplir les conditions de base exposées par le Conseil européen de Copenhague de 1993.

Le Traité en vigueur (celui de Nice) dit simplement en son article 49 : "Tout État européen qui respecte les principes énoncés à l'article 6, paragraphe 1, (qui stipule que "L'Union est fondée sur les principes de la liberté, de la démocratie, du respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que de l'État de droit, principes qui sont communs aux États membres.) peut demander à devenir membre de l'Union. Il adresse sa demande au Conseil, lequel se prononce à l'unanimité après avoir consulté la Commission et après avis conforme du Parlement européen qui se prononce à la majorité absolue des membres qui le composent".

Au sujet de la candidature de la Turquie, en se replongeant dans les manuels de géographie, on ne trouve dans aucun d’entre eux l’indication formelle que la frontière naturelle, tectonique, géologique ou climatique de l’Europe passerait par Galatasaray ou Fenerbace, clubs de football turcs qui jouent pourtant sans contestation en Ligue des Champions européenne…

En termes de proximité géographique, on ne se souvient pas non plus de protestation lors de l'adhésion de Chypre - située à 70 Km au sud de la Turquie - qui ne se trouve pourtant qu'à 103 Km à l'ouest de la Syrie, alors qu'elle se retrouve à quelques 800 Km du premier territoire incontestablement européen (il s'agit de la Grèce continentale, avec laquelle la Turquie a, pour sa part, une frontière terrestre directe…)

Il est ainsi des territoires totalement africains qui sont dans l'Union (enclaves de Ceuta et de Mellilla, île de la Réunion…). Il est aussi un immense territoire totalement américain (infiniment plus vaste que la plupart des États membre de l'Union) où s'appliquent toutes les directives européennes, vu que ce territoire est partie intégrante de l'Union. Il s'agit de la Guyane, et on est parfois étonné de réaliser que, grâce à la France, l'Europe a une très longue frontière terrestre avec …le Brésil ! Il est enfin un état membre dont le territoire est situé à 100 % en Asie : il s'agit de Chypre, toute bonne encyclopédie vous le confirmera.
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L'histoire turque et l'histoire européenne






S'il est absurde de minimiser les racines orientales de la Turquie, il est tout aussi vain d'en nier la part de racines européennes…

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S'il y a à peine un siècle, l’Empire ottoman était nommé (et depuis longtemps) "l'Homme malade de l'Europe" - de l'Europe et non pas de l'Asie - c'est parce que ses élites étaient déjà tournées vers nous, vers notre culture, nos idées, notre économie. La Turquie pressentait que son empire lui échappait, qu'elle ne voyait déjà plus son avenir dans ce monde arabe qu'elle dominait pourtant en partie, mais dans cette Europe où elle comptait déjà tant et depuis un demi millénaire.

C'est en effet après la chute de Constantinople en 1453, que s'ouvre une ère de domination ottomane qui couvrira l'ensemble des Balkans jusqu'aux marches de l'Autriche. Cette domination, pour guerrière qu'elle fut, est considérée par les historiens comme plutôt "douce" et "relativement respectueuse" en comparaison de la situation des populations soumises dans le monde, aux mêmes périodes, aux armées chrétiennes.

Après la déflagration de la première guerre mondiale, le traité de Sèvres, en 1920, démembre ce qui reste de l'empire du sultan, et le califat d'Istanbul disparaît dans la foulée. Le XXème siècle renforce alors le "tournant européen" de toutes les élites turques. Qu'elles soient administratives, universitaires, industrielles, militaires, sportives…, toutes les couches dirigeantes de la population turque se forment à l'école européenne et "se pensent européennes". En Turquie, le monde des médias et de la publicité vit à l'heure occidentale.

Durant tout ce temps, l'Europe, de son côté, ne fit rien - bien au contraire - pour décourager ce tropisme occidental, trop contente d'engranger un allié de poids sur son flanc Est. Les Ottomans, qui n'appartiennent pas (même si la confusion est entretenue par l'extrême droite) à la nation arabe, ont des relations tendues avec ce monde arabisant, au point d'avoir des relations privilégiées avec Israël…
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Les droits humains en Turquie



Joost Lagendijk, l'eurodéputé Vert néerlandais qui préside la "délicate" délégation interparlementaire Union européenne / Turquie, souligne que "c'est bien la seule perspective européenne qui a poussé Ankara à des avancées impensables il y a peu : abolition de la peine de mort en août 2202, reconnaissance culturelle Kurde, réduction du poids institutionnel de l'armée, refonte du code civil en faveur des femmes…"

Pour lire (en anglais) l'analyse de Joost sur les efforts d'Ankara

Pour lire (en anglais) l'analyse de Joost sur l'impact du processus d'adhésion sur les droits humains en Turquie




La Turquie doit traduire ses réformes en vue de l’adhésion à l’Union par une action concrète en matière de droits humains.

Pour lire le rapport précis de la FIDH sur les réformes que doit encore entreprendre la Turquie sous la vigilance européenne


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C'est bien en matière de droits fondamentaux et d'État de droit que la Turquie ne correspond pas aux standards européens : la torture, les droits de la femme, ceux des syndicats et des minorités, les rapports entre civil et militaire posent toujours de graves problèmes.

Pourtant la Turquie a adopté deux grandes réformes constitutionnelles (2001 et 2004) et huit séries de réformes législatives (entre février 2002 et juillet 2004) qui sont unanimement saluées par les défenseurs des droits humains. Liberté d'expression, liberté d'association, lutte contre les mauvais traitements, droits des minorités, droits de femmes, diminution du poids institutionnel de l'armée, procès équitables, les avancées sont insuffisantes (le droit syndical reste, par exemple, en deçà des conventions de l'OIT) mais incontestables…

Pour connaître le détail de ces évolutions, lire l'analyse de la FIDH (Fédération Internationale des Droits de l'Homme)
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Minorités


Arméniens et Kurdes sont depuis un siècle victime de la "turquisation" forcée de leur territoire. Et la Turquie a la plus grande difficulté à affronter ses lourdes responsabilités historiques en la matière. Pourtant, peu à peu, du moins sur la question kurde, les choses évoluent aussi. Un fait très révélateur : il n’y a pas aujourd’hui de plus chauds partisans de l’adhésion à l'Union que ces communautés minoritaires : elles y voient à juste titre une garantie définitive pour le respect de leur identité. (voir plus loin, les articles sur la question kurde et sur le génocide arménien).

Femmes


Le mouvement d'émancipation des femmes en Turquie ne date pas d'hier. Depuis trois générations, il a participé à l'occidentalisation de la république ottomane. Le droit et d'éligibilité des femmes est ancien, cependant les violences conjugales commencent à peine à être reconnues. Le nouveau code civil, adopté en novembre 2001, donne aux femmes turques un statut d’égalité avec leur époux. Le régime de communauté des biens est instauré - et c'est une véritable révolution - mais ne s’applique cependant qu’aux mariages contractés après le 1er janvier 2002, ce qui laisse quelque 17 millions d’épouses dans une situation de vulnérabilité économique…
Bien que ce soit des partis islamistes qui soient au pouvoir à Ankara, le code civil qu'ils ont voté échappe à la loi coranique. La polygamie est donc interdite, le divorce est admis, même si le statut d’égalité homme / femme est assez récent.

Pour en savoir plus

Peine de mort


En janvier 2004, la Turquie a signé le protocole n°13 de la Convention européenne des droits de l'Homme concernant l'abolition de la peine de mort en toutes circonstances, y compris en temps de guerre. Il s'agit là de l'instrument le plus contraignant au niveau mondial en matière d'abolition de la peine capitale. Un an auparavant, la Turquie avait déjà signé le protocole n°6 de la même Convention concernant l'abolition en temps de paix, après un vote du parlement turc en août 2002 renonçant à la peine de mort, sauf en temps de guerre. La Turquie respectait depuis 1984 un moratoire sur l'application de la peine de mort. Premier bénéficiaire de ce recul de la barbarie : le leader kurde Abdullah Ocalan, incarcéré et condamné à la pendaison…
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L'islam


En fait, par sa candidature, la Turquie met l’Europe mal à l’aise. L'Union, qui n'ose pourtant pas se définir ouvertement comme un "Club chrétien", se retrouve en effet face au défi de décliner sa propre identité, sans réveiller quelques-uns de ses vieux démons…


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Les 68 millions d'habitants de la Turquie, pour la plupart de religion musulmane, effraient les populations européennes devant lesquelles on "joue" sur de dangereux relents xénophobes. Pourtant on oublie que l'Union compte déjà 20 millions de citoyens musulmans, sans parler des millions de résidents étrangers qui pratiquent cette religion. Mais c'est bien au travers de la "question turque" que ce sujet est arrivé dans le débat public européen. L'élargissement éventuel se retrouve désormais parasité dans bien des pays - dont la France - par des débats nauséeux où la xénophobie s'affiche de plus en plus ouvertement. Cet élément, instrumentalisé à plein pour des raisons politiciennes nationales, est même venu interférer sur le processus de ratification constitutionnel. L'argument non-dit chez certains, mais très explicite chez d'autres est le suivant : la Turquie est inassimilable puisqu'il s'agit d'un pays musulman…

On oublie cependant de préciser plusieurs choses : d'abord qu'il y a Islam et Islam. La pratique de la religion musulmane en Turquie est modérée et combat l'intégrisme. Ensuite la Turquie est un des rares pays strictement laïque (voir détail plus loin en rubrique "Zoom"), ce qui est loin d'être le cas de la plupart des États membres de l'Union européenne. Par ailleurs, s'il est vrai que c'est un parti "islamique" qui est pouvoir à Ankara, il fait tout pour prouver que l'on peut concevoir des partis "démocrates musulmans", comme il existe des partis "démocrates chrétiens".

Au final, doit-on juger la Turquie pour ce qu'elle est, ou pour ce qu'elle fait ?
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La Turquie est-elle soluble dans l'Europe (et vice versa)?


Le processus d'adhésion de la Turquie, pour être positif, demande sûrement autant d'efforts de réforme aux Vingt-cinq qu'à Ankara. Il est dommage que cette indispensable symétrie de cheminement ne soit pas davantage mise en exergue dans les débats. Pour "réussir la Turquie", il faut d'abord "réussir l'Europe".

Quelques indicateurs statistiques pour la population turque
(tirés de "L'état du monde 2004", Éditions La Découverte)
Pop. En 2005 : 68 millions hab
Croissance démographique annuelle (2000-2005) : 1,4 %
Indice synthétique de fécondité :
2,43 enfants par femme
Mortalité infantile :39,5 pour mille
Espérance de vie : 70,5 ans
Nombre de médecins pour mille habitants : 1,30
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L'Europe, sans perspectives financières ambitieuses, sans idéal social clair, et avec des instruments institutionnels obsolètes, semble bien fragile pour absorber la Turquie. C'est vrai que sans réforme, le projet de l'Union - pour la plus grande joie des europhobes - court à sa dilution dans un espace économique, certes élargi, mais sans conscience sociale ou environnementale, car sans substance politique. L'échec du processus constitutionnel est à relire dans ce contexte.

Par ailleurs, le poids démographique de la Turquie fait peur à certains qui annoncent 100 millions de Turcs à l'horizon 2020. Pourtant, selon d'autres études, la Turquie ne devrait atteindre que les 80 millions d'habitants en 2020. D'après le Conseil de l'Europe, sa démographie devrait par la suite se stabiliser, le taux de fécondité passant de 2,5 enfants par femme en 2001 à 2,1 d'ici 2015. Ainsi en 2030 et en 2040 la population turque ne devrait guère dépasser la population allemande. La vérité est que quel que soit le nombre final, une Turquie membre de l'Union - de par les mécanismes institutionnels européens de prime aux petits États - ne pourra rien imposer, ni bloquer, dans l'Europe. Elle devra entrer, comme les autres, dans le mécanisme de recherche de consensus.
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La question kurde




















"Désormais, c'est l'État turc qui parle kurde"
"J'ai été ému, très ému... Pas simplement au sens politique du mot, mais culturellement ému», témoigne Umit Firat, écrivain kurde, qui a bien connu les prisons de Diyarbakir, d'Ankara et d'Istanbul. . Le 9 juin, pour la première fois dans l'histoire de la république de Turquie, la radiotélévision d'État (TRT) diffusait des programmes en kurde, deux ans après le vote d'une loi autorisant les émissions dans les langues des diverses minorités du pays..."
Pour lire la suite de cet article

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Le kurdistan est un territoire sans état, écartelé entre l'Iran, la Syrie, l'Irak et la Turquie. Tout au long du siècle passé, il a été secoué par des soulèvements réprimés dans le sang par les autorités des pays dont ils dépendent. Le gazage des kurdes d'Halabja par Saddam Hussein en est un des plus sordides exemples. En Turquie, un mouvement armé de libération nationale, le PKK, qualifié de terroriste par Ankara a été durement combattu par les Turcs qui y voient le ferment d'une sécession
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Suite aux pressions européennes, l’état d’urgence dans le Sud Est de la Turquie a été levé le 30 novembre 2002. Cependant, les affrontements dans la région entre forces de sécurité et groupes armés continuent d’occasionner des violations des droits de l’Homme. Entre janvier et juin 2004, on a relevé 18 cas d’exécutions extrajudiciaires. Le conflit armé entre les forces de sécurité turques et le PKK dans le Kurdistan turc a fait environ 30 000 morts, et plus de 250 000 déplacés internes, souvent du fait de la destruction de villages. À ce jour, il n’existe pas de plan du gouvernement pour le retour des déplacés internes.

Les paquets d’harmonisation adoptés en août 2002 et en juillet 2003 ont reconnu le droit d’accès aux émissions de radio et de télévision et à l’enseignement dans des langues autres que le turc. Ainsi la première émission en langue “régionale” a été diffusée à la télévision publique le 9 juin 2004. Les radios privées ont été autorisées le 19 août 2004 à produire des émissions en kurde et en d’autres "dialectes". Par ailleurs, les cours de kurde dans des écoles privées ont débuté. À Dyarbakir, "capitale du Kurdistan turc", les écoles privées enseignant le kurde ont toutefois été priées de descendre leur panneaux aux couleurs du Kurdistan par le gouverneur local. Vingt et un membres fondateurs de l’organisation GIYAV (Migration and Humanitarian Assistance Fondation) ont fait l’objet de poursuites judiciaires pour avoir employé des expressions telles que :"de langue maternelle kurde", "multiculturalisme", "personnes déplacées" ou "pratiques mises en œuvre dans le cadre de l’état d’urgence". Le 20 octobre 2003, la Cour a acquitté les membres du GIYAV.

Le plus gros risque d'embrasement de la région réside, en fait, de l'autre coté de la frontière, au Kurdistan irakien. Si la désagrégation actuelle de l'Irak menait à l'indépendance de ce bout de Kurdistan, Ankara a d'ores et déjà annoncé qu'elle interviendrait militairement pour éviter toute "contagion" sur son propre Kurdistan…
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Le cas chypriote











Il est impensable que la Turquie puisse entrer dans l'Union - zone de paix s'il en est - en occupant le territoire d'un autre état membre.

Pour en savoir plus sur la question chypriote


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Le problème chypriote reste l’un des sujets sensibles de l’adhésion de la Turquie.

Ancienne colonie britannique, Chypre accède à l'indépendance en 1960. Trois ans après, les premières violences éclatent entre ses communautés grecque et turque. Un point culminant est atteint en 1974 avec une tentative grecque de prise de contrôle de l'appareil d'État insulaire et une réplique immédiate d'Ankara, qui occupe militairement la partie Nord et refuse de reconnaître la zone Sud. Depuis l'île est traversée par une ligne de démarcation quasi infranchissable. En 1983, cette partie nord de l'île, contrôlée par la Turquie, proclame son indépendance sous le nom de "République Turque de Chypre Nord" (RTCN). Au niveau international, cet état fantoche n'est reconnu que par Ankara.

Il est impensable que la Turquie puisse entrer dans l'Union - zone de paix s'il en est - en occupant le territoire d'un autre état membre. Pourtant l'armée turque qui ne digère pas la perspective de devoir restituer ces territoires, utilise toute sa puissance institutionnelle et instrumentalise un populisme nationaliste pour faire pression sur le gouvernement d'Ankara. Ainsi, alors même que ce dernier a signé en 2005 l'extension aux 25 États membres de l'Union de l'accord douanier qui le liait à l'Europe des Quinze, la Turquie s'est empressée de déclarer que cette signature ne valait pas reconnaissance de Chypre Sud (ce qui est une ineptie en droit international, puisqu'on ne peut signer d'accord qu'avec des états dont on reconnaît l'existence !). Le Parlement européen, pour marquer sa désapprobation, en septembre dernier, a renvoyé à plus tard sa propre ratification de cet extension d'accord douanier. Les députés Verts ont regretté ce blocage du Parlement qui pénalise du coup tout le continent, Turquie incluse…

Pour lire le communiqué de presse des Verts sur ce sujet

Il faudra pourtant bien, d'ici à la conclusion d'une éventuelle adhésion, que la Turquie ravale son nationalisme - et ses généraux leurs képis - et reconnaissent la souveraineté de la république Chypre sur l'entièreté de l'île. Mais les blocages ne viennent pas toujours forcément du côté où l'on croit : un des scénarios possibles de sortie de crise est le plan onusien dit "Plan Annan", déjà accepté par le premier ministre turc, mais rejeté par les chypriotes grecs (voir plus loin en rubrique "Zoom").

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Le génocide arménien


Le 12 avril 2005, le groupe parlementaire Vert/ALE a tenue une conférence sur les Arméniens en Turquie. Il est clair que les Turcs d'aujourd'hui ne peuvent pas être comptables des erreurs de leurs ancêtres. Mais il est de leur responsabilité de faire un profond travail de mémoire et d'analyse politique. La connaissance des tragédies passées est un des moyens d'empêcher qu'elles ne recommencent. Aurait-on d'ailleurs pu envisager l'adhésion de l'Allemagne à la CEE, si elle n'avait pas préalablement dénoncé le crime nazi ?

Pour en savoir plus sur cette conférence parlementaire


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En 1915, plus d'un million d'arméniens, déplacés par les autorités gouvernementales turques, succombent lors de leur déportation dans des conditions effroyables. Il s'agissait pour Ankara de régler, de façon aussi odieuse que définitive, un conflit d'influence territoriale séculaire. Près d'un siècle plus tard, la situation de ce qui reste de la minorité arménienne en Turquie fait toujours partie des grands tabous turcs, tout comme le rapport qu'entretient la Turquie, sur ce sujet, avec sa propre histoire. Le mot "génocide" est proscrit des manuels scolaires turcs, comme de l'ensemble des médias du pays. Toute allusion directe au sujet "braque" les gouvernants d'Ankara, et la frontière terrestre entre la Turquie et l'Arménie reste soumise à un blocus depuis 1993.

La diaspora arménienne a fait pression avec vigueur - et avec parfois des excès de langage à la mesure du drame qu'elle a vécu - pour que la reconnaissance formelle de ce génocide par Ankara soit un préalable à l'ouverture de tout processus de négociation. Plus sage politiquement, et sûrement plus efficace, le Parlement européen, en septembre dernier, a exigé que la reconnaissance de ce génocide par la Turquie soit une condition sine qua non à la conclusion de ce processus.
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Choc des civilisations

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Pour Dany Cohn-Bendit, "L'Europe, qui, par le "Miracle du Rhin" a réconcilié la France et l'Allemagne, par le "Miracle de l'Oder" a effacé la guerre froide", doit tenter, par l'adhésion de la Turquie - même au prix de mille précautions et de 15 ans d'attente - le "Miracle du Bosphore", en réconciliant Orient et Occident."

Pour les germanophones, le site de Dany affiche de nombreuses déclarations et analyses sur la Turquie


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Pour ne pas tomber dans le piège morbide du "Choc des civilisations" - cher à Monsieur Bush depuis un certain 11 septembre - l'Europe n'avait d'autre choix que de tenter de lancer un pont politique vers l'Orient, en donnant une vraie chance à une république laïque, adossée à un islam modéré, de venir l'enrichir de sa différence…En acceptant la Turquie en son sein après lui avoir demandé des avancées démocratiques et sociales claires, l’Europe peut devenir un objet politique nouveau, le creuset laïque multiculturel et multiconfessionnel qui semble manquer pour apaiser le Monde.

Faire un choix différent serait renvoyer la Turquie vers un "bloc islamique" supposé inconciliable avec l'Occident. On sèmerait alors les graines de lourds conflits à venir…
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Petite revue de textes






À ses frontières de l'Est et du Sud-Est, l'Europe ne disparaît pas, elle s'estompe…

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Quelques publications pour mettre les choses en perspectives :

"Donnons sa chance à la Turquie", par Olli Rehn, Commissaire européen en charge du dossier de l'élargissement.

"Dire oui à la Turquie, au Mahgreb et aux autres", par Éric le Boucher

"Un grand merci à la Turquie", par Timothy Garton Ash directeur du Centre d'études européennes du St Antony's College à l'université d'Oxford
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L'économie turque






Personne ne doute vraiment de la capacité de l'économie turque à intégrer le marché unique européen. Certes, la Turquie est vécue comme un pays pauvre : sa richesse par habitant ne représente que 27 % de la moyenne de l'Union. Mais elle est déjà largement supérieure à celle de la Roumanie ou de la Bulgarie qui sont pourtant sur le point d'adhérer à l'Union. Et son économie jeune et dynamique laisse augurer un rattrapage rapide





L'Union a peur des dégâts de dumping social qu'un pays de la taille de la Turquie ferait courir à la stabilité du marché intérieur européen.
En cela, l'Union ne fait que payer ses propres carences en matière de régulation économique et son absurde absence de volonté de développer une protection sociale continentale. En l'occurrence, la faute incombe à la "Mal Europe"…

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La situation économique de la Turquie est contrastée. Les chiffres avancés par Ankara doivent être relativisés car, de l'avis de tous les observateurs, les statistiques sur la Turquie ne révèlent qu'une partie de la vie économique turque. L'économie souterraine y est en effet extrêmement développée, puisqu'on estime qu'elle représente entre 40 et 60 % du PIB.

Depuis le 1er janvier 2001, la Turquie applique les mêmes droits de douane que la Communauté européenne à l'égard des pays tiers ; cet exemple montre la particularité d'un tel accord douanier : la Turquie applique des mesures à la décision desquelles elle ne participe pas. L'accord douanier concerne la plupart des biens et marchandises, à l'exception des produits agricoles. À noter que les services ne sont pas non plus inclus dans l'accord.

L'économie turque est loin d'avoir atteint son potentiel. Et c'est bien ce qui inquiète certains pays de l'Union, car la Turquie représente une formidable plateforme pour l'exportation vers les pays de la région. Sa main d'oeuvre est qualifiée et peu coûteuse, en particulier du fait de la faiblesse de la couverture sociale. Son positionnement géographique lui permet d'être proche des marchés du Moyen-Orient et de l'Asie centrale, dont plusieurs pays sont turcophones.

L'Union a peur des dégâts de dumping social qu'un pays de la taille de la Turquie ferait courir à la stabilité du marché intérieur européen. En cela, l'Union ne fait que payer ses propres carences en matière de régulation économique et son absurde absence de volonté de développer une protection sociale continentale. En l'occurrence, la faute incombe à la "Mal Europe"…

La France est le premier investisseur en Turquie en stock d'investissements cumulés, avec 5,7 milliards de dollars sur la période 1980-2002. Elle est suivie par les Pays-Bas, l'Allemagne, les États-Unis et le Royaume-Uni. Dans le secteur automobile, Renault, allié au fonds de pension de l'armée Oyak, a produit 100 000 véhicules particuliers en Turquie en 2002, soit environ la moitié de la production totale turque de véhicules particuliers.

Malgré ses atouts - importance du marché intérieur, main d'oeuvre qualifiée et peu coûteuse -, la Turquie connaît un niveau statistique de richesse nationale faible. La corruption encore endémique même si elle est - grâce au rapprochement européen - en nette régression, contribue à la fragilité comptable turque. Il faut noter qu'elle n'a jamais fait défaut sur le paiement de sa dette extérieure. La perspective européenne est vécue dans ce contexte comme une force de stabilisation et comme un renfort de la confiance des investisseurs étrangers encore trop absents du pays.

Pour en lire d'avantage sur l'économie turque

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La laïcité



La Turquie n'est pas un État laïque à la française,
c’est du Premier ministre lui-même que dépend la direction des affaires religieuses : salariat les principaux imams ou contrôle les lycées religieux. Mais dans bien d'autres pays européens (Allemagne, Scandinavie) le clergé est lui aussi fonctionnarisé. L'islam en Turquie n'est pourtant pas une religion d'État, comme le christianisme peut l'être en Grande-Bretagne ou au Danemark. En Turquie, l'islam officiel définit une religion réduite au minimum, c'est-à-dire à la seule pratique du culte, sans inférence dans la vie politique, culturelle ou sociale.

Pour lire un article très complet sur l'Islam en Turquie
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Pour l'opinion publique européenne, la Turquie pose problème parce qu'il s'agit d'un pays musulman. Mais cette question n'est jamais soulevée par Bruxelles, puisque la Turquie est un pays laïc de par sa Constitution : le clergé reste contrôlé par l'État. Bien que la liberté de religion soit constitutionnellement garantie et que la liberté de culte ne soit guère entravée, les communautés religieuses non musulmanes continuent à rencontrer des difficultés liées à la personnalité juridique, aux droits de propriété, à la formation de leur clergé, aux écoles et à la gestion interne.

Notons le paradoxe : en Turquie, c'est le carcan rigide des institutions ayant permis d'enraciner la laïcité dans la société (contre l'influence des religieux) qui est aujourd'hui le principal obstacle à l'entrée de la Turquie en Europe. Les conditions imposées par Bruxelles à Ankara pour entrer en l'Europe ne concernent en rien l'islam ni la société, mais les institutions et le droit turcs : ceux-ci sont considérés, à juste titre, comme n'étant pas encore suffisamment démocratiques, du fait du poids de l'armée, de la liberté d'action de la police et des restrictions à la liberté d'expression. Car cette laïcité autoritaire et ce nationalisme militant sont défendus non seulement par l'armée, mais aussi par une partie de la haute administration (y compris la justice), un ensemble qu'on appelle en Turquie "l'État profond", lequel se considère comme dépositaire d'une légitimité et d'une continuité qui ne sauraient être remises en question par le vote populaire.
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Les Verts en pointe dans ce débat


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Le Groupe parlementaire Vert/ALE tout entier s'est déplacé "sur le terrain" durant une semaine à Istanbul fin 2004, pour y tenir une grande conférence internationale sur l'ensemble des aspects du "dossier turc". Cette rencontre, qui a fait durant plusieurs jours la "Une" des médias turcs, s'est déroulée en présence des acteurs clefs qui pilotent le dossier, du côté d'Ankara comme du côté bruxellois. La société civile a également été largement invitée à s'exprimer, notamment les représentants des milieux qui ont souffert du régime turc.

Pour lire une analyse du Groupe Vert/ALE sur le dossier turc expliquant qu'un « partenariat privilégié » n'est pas une vraie alternative à un processus d'adhésion

Un groupe de parlementaires européens est en première ligne pour suivre les évolutions de ce processus d'adhésion. Cette délégation qui régit les relations interparlementaires entre l'Union européenne et la Turquie est présidée par le député Vert néerlandais Joost Lagendijk. Né en 1957, Joost est député européen élu aux Pays-Bas depuis 1999. Il a une formation d'historien et a été libraire puis éditeur. Au Parlement, il est membre de la Commission des Affaires étrangères et préside donc la Commission Parlementaire mixte Union européenne / Turquie. 

Pour lire l'intervention de Joost en plénière lors du débat de décembre 2004 sur l'adhésion de la Turquie

Peu d'eurodéputés parlent couramment le turc et peuvent lire chaque jour la presse d'Ankara "dans le texte". Cem Özdemir, député Vert allemand n'a aucun problème pour suivre le dossier de l'adhésion d'Ankara "en langue originale", car il est un des rares parlementaires d'origine turque. Né en 1965, Cem est député européen élu en Allemagne. Il a une formation d'éducateur, et participe régulièrement aux travaux des Verts allemands sur les minorités en tant que spécialiste de la Turquie. Au Parlement, il est membre de la Commission des Affaires étrangères, et membres de la Commission Parlementaire mixte Union européenne / Turquie.
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Le futur référendum sur la Turquie en France






Au final, comme pour toutes les autres adhésions à l'Union, une fois toutes les ratifications et référendums nationaux effectués, c'est au Parlement européen - et à lui seul - que reviendra, au travers de la procédure de "l'Avis conforme", le pouvoir ultime de dire oui ou non à un nouvel élargissement…

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L'article 88-5 de la Constitution Française, fraîchement révisé, en mars 2005 dit : "Tout projet de loi autorisant la ratification d’un traité relatif à l’adhésion d’un État à l’Union européenne et aux Communautés européennes est soumis au référendum par le Président de la République".

Cette concession faite par Chirac aux (nombreux) turcophobes de son propre parti, va peser lourd dans les années à venir dans les débats hexagonaux. De Villiers et Le Pen ont déjà enfourché ce cheval de bataille pour leur future campagne présidentielle. Ces tristes sires espèrent bien surfer sur le rejet turc que les français annoncent dans toutes les enquêtes d'opinion…

Pour lire un article commentant un de ces derniers sondages

À noter que ce référendum ne concerne que les pays qui n'avaient pas encore eu l'accord du Conseil européen à la date du 1er juillet 2004 (la Bulgarie et la Roumanie ne sont donc pas concernées).
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Le Plan Annan






Le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan a accepté le plan de paix de Kofi Annan au sujet de la réunification de Chypre, - c'est au contraire le gouvernement chypriote grec de Tassos Papadopoulos qui l'a rejeté.


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C’est en 2002 que le secrétaire général de l'ONU Kofi Annan a présenté son plan, ultime tentative de résolution du problème chypriote avant l'adhésion de sa partie sud de l'île à l'Union. Il visait à réunir les deux communautés de l'île au sein d'une République de Chypre réunifiée, sous la forme d’une confédération relativement lâche inspirée du modèle suisse.

Les résultats du référendum organisé le 24 avril 2004 ont réduit à néant les efforts de Kofi Annan, la communauté grecque s'étant massivement prononcée contre le plan. Les Chypriotes grecs ont rejeté à 76 %, le projet de réunification, approuvé au contraire par 65 % des Chypriotes turcs. Ce rejet a été un échec pour la paix et la coexistence, deux valeurs fondamentales de l'Union européenne. Les Verts/ALE s’étaient battus pour que Chypre soit réunie avant de joindre l'Union, mais en mai 2004 seule la partie grecque de l'île a fait son entrée au sein de l'Union européenne.

Pour lire le communiqué du Groupe Vert/ALE qui déplorait ce rejet

Les grandes lignes du Plan Annan :
- une République Chypriote unie selon un modèle helvétique, composée de deux  secteurs autonomes, l’un grec au sud et l’autre turc au nord de l’île ;
- le territoire turc passe de 36 % à 29 % du territoire total de l’île ;
- le retour progressif des chypriotes grecs dans leurs anciennes demeures de la partie nord de l’île. Ce retour est limité, la première année, à 18 % des candidats potentiels ;
- la limitation du nombre des soldats turcs dans l’île ;
- l’instauration d’un gouvernement fédéral composé de neuf ministres, six grecs et trois turcs ;
- la rotation alternative, sur une base ethnique, des postes de président et de vice président de la République réunie de Chypre.

Pour en savoir plus sur ce référendum

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Vienne, dernier rempart ?






Le saviez vous ?
Le croissant que vous trempez dans votre café au petit-déjeuner commémore un (petite) page d'Histoire. Lors du siège de Vienne par les Turcs en 1683, des boulangers autrichiens, par nature très matinaux, ont entendu le bruit des sapeurs ottomans qui creusaient une galerie sous les remparts de la ville pour y déposer des explosifs. Les boulangers ont donné l'alerte et sauvé ainsi leur cité. En récompense, on leur permit de réaliser une nouvelle pâtisserie ayant pour forme le symbole de l'Islam… le croissant.

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Si la Grande-Bretagne est en première ligne pour défendre l'adhésion turque (Londres voulant diluer l'Europe dans un libre marché, ne se pose guère la question de la force politique de l'ensemble…), on ne peut pas dire que l'Autriche soit aussi bien disposée…

Il est vrai que les Viennois se vantaient déjà d'avoir définitivement arrêté l'expansion ottomane sous leurs murs en 1683 (leur "Bataille de Poitiers" en quelque sorte…). Mais la chancellerie autrichienne entend bien être à la hauteur de la réputation de ses ancêtres ! Le 3 octobre dernier, l’Autriche a bloqué le processus durant des heures, mettant en avant que 80 % de sa population était hostile à cet élargissement. Le chancelier conservateur Wolfgang Schüssel avait sans doute en tête ses élections régionales de Styrie, qu'il espérait gagner en se montrant inflexible envers la Turquie (calcul perdant, puisque ses adversaires sociaux-démocrates l'ont emporté haut la main...).

Autre objectif de Vienne, forcer la main aux autres Européens pour qu'ils ouvrent immédiatement des négociations d'adhésion avec la Croatie, que l'Autriche compte dans sa "zone d'influence historique". Ce chantage a été payant puisque les Vingt-cinq, qui trouvaient jusque-là que Zagreb ne coopérait pas assez avec la justice internationale, ont oublié toute réticence et fait un paquet croato-turc. Il faut dire que la subite bonne disposition de Carla del Ponte, procureur du Tribunal pénal international a bien facilité les choses…

Pour lire un article détaillant cet étrange marchandage
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Cheval de Troie ?


Sourire :
"Pourquoi s'alarmer en imaginant la Turquie comme le Cheval de Troie américain, alors que l'Union tolère déjà dans ses eaux un porte avion US... la Grande Bretagne !".

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Le soutien constant et appuyé des USA à la candidature d'adhésion d'Ankara a tendance à braquer bien des européens, qui supportent mal que l'Oncle Sam se croit autorisé à décider à leur place. Le 3 octobre dernier, Condoleezza Rice, Secrétaire d'État américaine, a ainsi décroché son téléphone pour pousser les Vingt-cinq et les Turcs à un accord. Il est vrai que Washington fait le double pari que son allié turc sera mieux arrimé à l'Otan en entrant dans la sphère européenne, et qu'une Europe obèse et sans institutions viables lui restera éternellement vassale. C'est aux Européens de déjouer ce piège de l'administration Bush, en élargissant le territoire de l'Union ET en réformant profondément ses institutions, pour renforcer l'Europe en la dégageant ainsi de la tutelle américaine.
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Les querelles byzantines


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24 mai 1453 : prise de Constantinople, capitale de l'empire byzantin.

On raconte que dans les derniers moments du siège de la ville par les Ottomans, au palais de l'empereur chrétien, les prêtres orthodoxes et les courtisans se disputaient à propos du fait de savoir si les anges avaient un sexe (!). Cette querelle sur le "sexe des anges" continua alors même que les Turcs avait commencé à dévaster la ville. Il faut dire que Constantinople (qui allait donc bientôt devenir Istanbul) était connue dans tout le bassin méditerranéen pour ses disputes théologiques séculaires, aussi subtiles que virulentes…

Il ne s'agit là sûrement que d'une légende tardive sans aucun fondement historique, mais on lui doit l'expression actuelle de "querelles byzantines" pour désigner des disputes disproportionnées par rapport à leur enjeu, et souvent totalement déplacées au regard d'un péril extérieur imminent…



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