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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Toulouse un drame en vain ?
Texte suite à l'explosion de l'usine AZF de Toulouse
par Gérard Onesta, octobre 2001

Strasbourg, lundi 1er octobre. Une minute de silence vient de se terminer en ouverture de la session du Parlement Européen, en mémoire de ma ville toulousaine, dévastée dix jours plus tôt.

Avant d'avoir le triste privilège d'aller présider le débat sur cette catastrophe - programmé exceptionnellement en tête d'ordre du jour et face à une Commission européenne convoquée en urgence - j'ai montré à l'hémicycle comble, un morceau de poutrelle que j'avais ramassé, le matin même, sur le site de l'usine martyre. Cet objet, brisé, tordu, brûlé, disait, mieux que des mots, l'ampleur du drame. Ce bout de ferraille brandi au cœur de l'assemblée continentale, était là, aussi, comme planté dans la conscience de tous les décideurs, qu'ils soient européens, nationaux ou locaux.

Car il a fallu une chaîne d'entêtement aveugle pour en arriver à l'explosion du 21 septembre. Aveugle l'Europe, de n'avoir su que sécréter des normes administratives, alors que le simple bon sens aurait voulu que jamais ne cohabitent une bombe et une population. Aveugle la France, de n'avoir même pas correctement retranscrit ces directives sur la prévention des risques, et de ne s'être doté que d'une poignée d'inspecteurs pour tant de sites dangereux. Aveugles enfin les collectivités locales, de n'avoir guère élevé la voix quand des industries, larges pourvoyeuses de retombées fiscales, ont voulu s'implanter, s'étendre, prospérer en pariant sur "l'acceptabilité du risque".

Parler d'Europe peut sembler incongru dans un débat qui, aujourd'hui, se recentre sur notre ville rose. Et pourtant, c'est cette Europe méconnue qui, en la matière, écrit la Loi, cette loi qui, selon les traités, irrigue désormais tout notre quotidien. Et c'est donc de l'Europe que viendra la réponse à cette terrible question : comment éviter enfin de tels drames, à Toulouse ou ailleurs ?

Le Parlement Européen a, pour sa part, entendu l'explosion de Toulouse.

Dans une rare quasi-unanimité, il a voté un texte fort, où, constatant l'impossible "risque zéro", il demande de passer de la "gestion du risque" à "l'éloignement du risque". C'est donc une rupture historique avec la logique de replâtrage des directives "Seveso" qui ont, hélas, montré leurs limites.

Pas question pour autant d'ajouter le drame social à la menace environnementale : le texte précise que la préservation des emplois sur place ou à proximité doit être recherchée en étroite collaboration avec les salariés et les élus. Par solidarité, pas question non plus de tolérer une quelconque délocalisation de ces sites vers des pays aux normes laxistes.

Dans cette même résolution, il est demandé que la liste des sites les plus dangereux soit établie dans les trois mois, et que la responsabilité juridique des industriels et des autorités soit mieux définie et renforcée. En outre, les industriels devront participer de façon plus substantielle à l'indemnisation des sinistrés et à la réparation des dégâts.

Il faut également refondre les politiques d'aménagement du territoire autour des sites à risques, y compris - et c'est capital - de façon rétroactive, et en y incluant la dimension fiscale. En parallèle, doivent être immédiatement renforcées, les structures de prévention, d'information et d'alerte, et durcies les normes relatives aux rejets.

Tout cela passe par le recrutement massif d’inspecteurs, qualifiés et formés de façon homogène dans toute l'Europe, et le déploiement de moyens financiers pour faire face à ce chantier immense.

Mais alors que le Parlement Européen - par ce texte que j'ai eu l'honneur de rédiger pour l'essentiel - a sonné la mobilisation générale contre le risque industriel, on ne sent rien de tangible venir de la Commission Européenne et du Conseil Européen qui, s'ils ont fait part de leur émotion, semblent en avoir oublié qu'ils ont, seuls, le pouvoir d'initiative législative.

Je le dis donc sans détour : si l'ensemble cohérent des mesures votées par les représentants des citoyens européens, ne sont pas rapidement concrétisées, alors les commissaires et les ministres européens seront comptables des victimes de la prochaine catastrophe.

Pour en revenir au site d'AZF, le Parlement Européen, dans sa résolution, pose une question clé : Pourquoi ne pas se pencher sur l'utilité ou la finalité de certains produits chimiques, et de certains modes de fabrication aujourd'hui obsolètes ? Doit-on encore tolérer les procédés à base du mortel phosgène ? Est-il encore nécessaire de nos jours de fabriquer des engrais aux nitrates alors que les nappes phréatiques en sont empoisonnées par une certaine agriculture qui a oublié de respecter les sols et les produits qu'elle fabrique ? Les écologistes toulousains n'avaient-ils pas proposé dès la fin des années 80, à leur maire de l'époque, de reconvertir le site d'AZF en un centre de compostage de déchets ménagers, fabriquant donc un engrais naturel, non explosif et non polluant, plutôt que d'enfumer notre cité en brûlant ces précieuses matières dans l'incinérateur du Mirail ? Dans quelle enceinte réfléchit-on vraiment aujourd'hui à de telles alternatives raisonnables ?

Parce que les salariés de ces usines ne doivent pas être doublement victimes - perdre leur emploi après avoir perdu leurs collègues - la reconversion du site, doit être le maître mot. On peut s'étonner que l'on découvre soudain que ce secteur est inondable alors qu'on a toléré que tant de matières dangereuses soient stockées là, avec l'impossibilité de les évacuer rapidement alors que la Garonne serait l'égout immédiat de tant de poisons… Ne pourrait-on revoir le classement d'une part au moins de cette zone permettant des activités non dangereuses dans des bâtiments surélevés, bâtis sur pilotis. Qui a peur de lancer tous les débats ?

Si la reconversion sur place s'avérait au final impossible, alors s'impose le recul du site de quelques dizaines de kilomètres, en rase campagne. Outre la protection de Toulouse, les salariés eux-mêmes gagneraient un renforcement de leur sécurité dans une installation nouvelle, conçue autour de cet objectif central.

Cela coûtera de l'argent. C'est vrai. Mais reconstruire une ville coûte bien plus, et aucun budget ne pourra racheter une existence perdue. Notre société doit assumer le prix de ses propres choix, et tant pis si cela doit écorner les dividendes de certains actionnaires. Face au désastre vécu par les toulousains, ces histoires de gros sous sont indécentes. Que dire, par exemple, des misérables tergiversations des compagnies d'assurances qui, bien au chaud derrière les clauses de leurs contrats, laissent des gosses et leurs familles sans fenêtres, alors que l'hiver est là ?…

On recherche encore les responsables du drame. Fort bien. Qu'on les trouve et qu'ils soient sanctionnés à la mesure de leur faute. Mais il ne faudra pas oublier qu'en termes de responsabilité, la cause première est notre modèle de société, où la quête du profit immédiat renvoie toujours à plus tard la protection de la seule richesse véritable : la vie.

Le drame de Toulouse s'inscrit dans une suite de catastrophes qui par leur ampleur, leur répétition et le sentiment de leur inéluctabilité, ont rompu le pacte de confiance entre les populations et le cadre réglementaire censé les protéger.

Ouvrir à nouveau ce site à des activités de même nature serait avoir l'arrogance de prétendre à nouveau que TOUT est prévu… Tout ? Oui tout. Tout jusqu'à ce qu'un jour, à nouveau, la surveillance s'assoupisse, ou qu'un malveillant ou un déséquilibré s'introduise, ou qu'un inexplicable concours de circonstances…

Non. Le site de la Grande Paroisse ne peut plus être un site industriel pétrochimique. Reconversion en activité sans risque ou déménagement sont les seules alternatives. Envisager autre chose serait faire injure aux victimes, et sans doute donner libre cours à une immense et légitime colère populaire.

Ne négligeons jamais la force du symbole : marchander à Toulouse reviendrait à capituler partout ailleurs. Si à Toulouse on replonge dans le jeu cynique du risque, alors, ailleurs, on anesthésie la vigilance qui s'est réveillée en sursaut le 21 septembre. Si à Toulouse on se contente de mots, alors, ailleurs, on se contentera de moins encore…