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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Débat public sur l'avenir de l'Europe
Discours de Gérard ONESTA, Vice Président du Parlement Européen
prononcé depuis le fauteuil de la présidence du Parlement Européen,
au titre d’allocution d’ouverture du Débat public sur l’avenir de l’Europe
Hémicycle du Parlement Européen
Strasbourg, le 26 octobre 2001

Madame la Présidente,
Monsieur le Commissaire,
Messieurs les Ministres,
Messieurs les Présidents,
Monsieur le Préfet,
Madame le Maire,
Messieurs les Ambassadeurs,
Chers collègues élus,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis

C’est au nom de Nicole Fontaine, Présidente du Parlement Européen que j’ai l’honneur de vous souhaiter la bienvenue dans l’hémicycle parlementaire de votre continent.

Donc, en quelque sorte, bienvenue chez vous.

Nous sommes réunis ici pour parler Europe. Mais qu’est ce que l’Europe ?

Premier arrêt sur image : Un champ de bataille, quelque part dans un siècle passé. Peu importe la date, puisque notre Europe a été en quasi permanence en guerre avec elle-même, au travers de conflits sans fin, redessinant ses frontières, défaisant ses empires, faisant émerger des républiques ou des royaumes qui se croyaient plus ou moins éternels.

Deuxième arrêt sur image : Une pièce de monnaie. Unique, identique pour chaque européen. Dans quelques jours l’Euro sera dans nos poches, en tant que devise d’une Union qui connaît enfin, depuis plus d’un demi siècle, la paix à l’intérieur de ses frontières.

Entre ces deux images que s’est-il passé ?

Des hommes et des femmes se sont levés pour donner corps à une idée, simple, folle mais géniale : Construire l’Europe. Non pas sous la botte d’un occupant, mais en additionnant, patiemment et de façon apaisée, les différences dans la solidarité.

Et les États nations ont laissé faire. D’abord en déléguant peu. Le charbon et l’acier. Puis en déléguant davantage, et en étant de plus en plus nombreux à déléguer. 6 pays, puis 9, 10, 12, 15, bientôt 27 ou plus....

Et c’est ici que commence le nouveau chapitre de ce livre commun qu’est l’histoire Européenne, et sur lequel nous nous penchons aujourd’hui à Strasbourg. Car en changeant à ce point de taille, le projet européen change de nature.

Petit retour en arrière. C’était à la fin du siècle dernier, c’est à dire l’an passé. Il y a une éternité déjà. À Nice, les chefs d’États et de Gouvernements accouchaient péniblement, à la suite du plus long sommet européen jamais tenu, du texte d’un futur traité.

Nos dirigeants avaient pour mission de concevoir un système institutionnel nouveau, car il est devenu patent que les mécanismes pensés pour faire tourner des rouages décisionnels des 6 pays fondateurs, sont au bord de la surchauffe, et seront totalement bloqués avec l’immense ouverture que l’Union entend mener vers la baltique, vers les îles méditerranéennes et vers l’Oural...

Le résultat de Nice est-il probant ?. Si l’on en croit l’appréciation qu’en a fait le Parlement Européen, ici même, dans l’hémicycle où nous nous trouvons, le compte n’y est pas. Pour avoir trop négocié «calculette en main » pour savoir ce que les uns et les autres pèseraient plus tard à la table des négociations, les chefs d’États et de Gouvernements ont peut être oublié l’essentiel : le projet.

À trop se demander « l’Europe comment ? », on a oublié « l’Europe pourquoi ? ». À l’heure où le monde découvre sa fragilité face la menace terroriste, que peut et doit faire l’Europe ? À l’heure où l’environnement planétaire se dégrade, que peut et doit faire l’Europe ? À l’heure où les droits fondamentaux ne sont pas partout garantis, que peut et doit faire l’Europe ?...

Le sommet de Nice a pourtant eu à mes yeux une vertu immense c’est de démontrer, par l’absurde, que le système de la Conférence Inter Gouvernementale - où l’unanimité est requise pour bouger la moindre virgule - est désormais totalement dépassé. C’est à tel point vrai qu’au dernier moment, les chefs d’États et de Gouvernements l’ont avoué à mi mot en annexant au projet de traité, toute une liste de questions dont on sent bien l’urgence :
Comment établir, et maintenir ensuite, une délimitation plus précise des compétences entre l'Union et les États membres - et peut être même les régions - afin que chacun remplisse au mieux sa tâche en pleine efficacité et sous un vrai contrôle démocratique citoyen ?
Quel statut pour la Charte des droits fondamentaux de l'Union ? Doit elle être complétée ? Doit elle devenir la source du droit européen ou rester purement décorative ?
Quel rôle pour les parlements nationaux dans l'architecture européenne ?
Comment simplifier les traités afin qu'ils soient enfin clairs et mieux compris, sans être dénaturés ? Car qui d’entre nous aujourd’hui peut prétendre avoir lu et compris toute la complexité du « machin européen ». Je me tourne vers les jeunes pour leur montrer ceci : la règle du jeu européen ce sont ces deux bouquins. Il sont écrits petit, il n’y a beaucoup d’images, ils sont le fruit de replâtrages successifs, décennies après décennies, et sont rédigés dans un style qui n’est pas très sexy. Et encore je vous fait grâce de toutes leurs annexes...

Il faut bien reconnaître que les questions qui constituent le « reliquat de Nice » doivent être complétées par celles qui reflètent les préoccupations de nos concitoyens, telles que les frontières de l'Europe, l'immigration, la sécurité alimentaire, l'emploi… Ces questions et d'autres font partie du débat que nous allons mener pendant deux jours dans ce forum, puis pendant des mois au cours d’une future convention.

Car le sommet de Laeken en décembre devrait, en ce sens, lancer définitivement un processus de réflexion sur la base de celui qui a permis la rédaction et l’adoption de la Charte Européenne des Droits Fondamentaux. Cette convention aura pour objectif d’ouvrir tous les débats nécessaires, de recueillir les idées des forces vives de notre continent, et d’élaborer une feuille de route pour nos dirigeants où devra apparaître non pas la simple juxtaposition d’intérêts particuliers, mais les exigences supérieures de notre destin commun.

Bien des questions restent en suspend : Comment décider lors de cette convention ? au consensus ? par vote ? à quelle majorité ? sur la base de combien de scénarios ? comment sera consultée la société civile ?

Une seule certitude : de cette convention ne doit pas sortir un filet d’eau tiède qui serait imbuvable par nos concitoyens.

Le calendrier du processus de cette convention n’est pas neutre non plus. Si l’on laisse peu de temps à la convention pour maturer les enjeux et s’entourer de compétences, que vaudront ses conclusions ? À l’inverse, si l’on laisse s’écouler trop de temps entre les conclusions de la convention et l’ouverture de la Conférence Inter Gouvernementale, qui doit s’en inspirer, toute la charge symbolique sera évaporée... et l’on tombera à nouveau dans les errances d’un stérile conclave de boutiquiers où seuls se télescoperont les égoïsmes nationaux...

La période qui s’ouvre s’annonce exaltante mais difficile. Difficile mais exaltante. Rien n’est gagné, rien n’est perdu. Une chose est sûre, si nous croyons que le projet européen est indispensable, alors nous allons devoir prendre des risques. Mais le pire des risques serait de n’en vouloir prendre aucun.

Le Parlement Européen a clairement défini l’objectif à atteindre : comme les villes du moyen âge ont sentit le besoin de se doter de chartes, comme les pays à la sortie du siècle des lumières ont ressenti la nécessité de textes comme la constitution américaine ou la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, notre Europe en est arrivé au stade où il lui faut un nouveau texte fondateur. Ce texte fort, simple, définissant des mécanismes efficaces et respectueux des différences, et ayant pour préambule la Charte des Droits Fondamentaux, ce texte, Mesdames Messieurs, à un nom : Constitution Européenne.

Il est évident aussi que ce saut qualitatif que doit faire l’Union devra, pour être crédible, être accompagné d’un saut quantitatif, avec des conséquences en terme de moyens budgétaires accrus, de fiscalités harmonisées, de normes sociales et environnementales renforcées...

L’Histoire nous a appris que l’Europe se construit trop souvent dans le drame. Il a fallu deux guerres mondiales pour que nos pays apprennent à se connaître et s’apprécier. Il a fallu le drame des Balkans pour que l’Europe s’interroge vraiment sur sa politique étrangère et de sécurité. Il a fallu, la vache folle, Tchernobyl ou plus récemment l’explosion de Toulouse pour qu’elle s’interroge sur sa façon de produire, et sur son rapport au risque. Et il a fallu le drame du 11 septembre pour qu’enfin l’Europe montre vraiment sa détermination à voir régler sans délai des dossiers aussi importants que la définition des actes terroristes, le mandat d'arrêt européen ou la lutte contre le blanchiment d'argent.

Chacun de nous est venu ici avec son envie, son idée, ses doutes peut être... La parole doit être libre, pour que les citoyens européens s’approprient vraiment l’avenir de leur terre européenne.

Ce continent a décidément vraiment du mal a accoucher de lui-même. Il n’y a pourtant aucune fatalité à ce que cet accouchement se fasse dans la douleur.

Je voudrai m’adresser aux jeunes qui sont nombreux dans cette salle aujourd’hui. Sachez qu’il est très rare que cet hémicycle soit ouvert à autre chose que les séances plénières du Parlement Européen. Ici s’élabore, à longueur de débats et de votes, ce qui fait votre quotidien. Vous êtes ici aujourd’hui au centre même de la démocratie européenne. Par votre écoute, par vos échanges, par ce que vous raconterez demain autour de vous, vous pouvez être les meilleurs ambassadeurs de l’Europe. Vous avez un rôle immense, soyez en dignes. l’Europe, la vraie, c’est vous.

Sans une adhésion populaire, des jeunes et des moins jeunes, active et consciente, il ne peut exister d'union politique durable.

Du rocher de Gibraltar au soleil de minuit de Narvik, du sable de Dublin aux premiers contreforts du Caucase, une espérance se lève. Réunis en un destin commun un demi milliard d’êtres humains vont réfléchir ensemble à leur avenir. Cette Europe, quand elle cessera d’avoir peur d’elle-même, aura un poids politique tel, quelle pourra offrir au monde sa paix et sa prospérité.

Au début de mon discours j’évoquais les Jean Monet, les Robert Schuman, les Louise Weiss qui ont semé la graine d’utopie. Cette belle graine a germé et grandi. Mais l’étape suivante que nous allons vivre, cherche aujourd’hui aussi ses fondateurs. Et si la nécessaire construction européenne n’est pas le fait du plus grand nombre, alors nous échouerons.

Le fondateur futur de l’Europe future c’est vous, citoyens européens.

Je vous remercie