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Gérard
ONESTA Député Vert européen, Vice
Président du Parlement européen
Ceux
qui rejetteront la Constitution européenne joueront la
carte du «libéral-souverainisme». Traité
de Nice, mauvaise pioche Par Jean-Luc
DELPEUCH Libération, mercredi 9 mars 2005
Le
débat sur la Constitution européenne fait une
large place à la question des rapports entre
construction européenne et libéralisme. En
matière de construction européenne, trois visions
s'affrontent :
-
la conception souverainiste de l'Europe des nations, où
les Etats conservent l'intégralité de leur
souveraineté et organisent entre eux des coopérations
actées à l'unanimité ;
- à
l'opposé, la vision d'un super-Etat européen
intégré et unifié, où les Etats
historiques fusionneraient en un seul ensemble centralisé
;
- entre les deux, l'approche fédérale,
où les Etats-nations demeurent, mais attribuent
certaines de leurs compétences à des institutions
communes.
Au cours des cinquante dernières années
et après plusieurs oscillations, c'est cette troisième
approche qui s'est affirmée sous le vocable de «méthode
communautaire».
Or, à l'heure où
l'activité des entreprises dépasse très
largement les frontières des Etats, les législateurs
nationaux sont de plus en plus impuissants face aux
multinationales. Dans le système revendiqué par
les souverainistes, aucune puissance publique ne vient réguler
la globalisation des échanges, les entreprises peuvent
mettre en concurrence les systèmes réglementaires
nationaux et choisir pour lieu d'investissement les sites où
les contraintes environnementales, sociales ou fiscales sont
les moins fortes. Dans le monde globalisé, il y a donc
compatibilité et convergence naturelle entre libéralisme
et souverainisme. Cela n'est d'ailleurs pas un hasard si
l'option européenne des Britanniques combine ces deux
tendances, dans une vision «libérale-souverainiste».
A l'inverse, dans un système fédéral ou a
fortiori dans un super-Etat européen intégré,
les autorités supranationales disposent de larges
compétences et les entreprises ont beaucoup plus de
difficultés à échapper à leur
contrôle.
Entre le traité de Nice et le
projet de Constitution pour l'Europe, c'est le traité
qui est le plus conforme aux objectifs du
libéral-souverainisme. A de nombreux égards en
effet, la Constitution contient des avancées
fédéralistes et antilibérales impulsées
par la Convention, au corps défendant des appareils
d'Etat : elle donne la personnalité juridique à
l'Union, reconnaît la primauté du droit européen
sur le droit national, fait de l'Union, incarnée par le
président du Conseil européen et le ministre des
Affaires étrangères, un acteur sur la scène
mondiale, étend très largement le champ des
décisions à la majorité qualifiée,
augmente considérablement les pouvoirs du Parlement
européen et son contrôle politique sur la
Commission, instaure un droit d'initiative populaire, inscrit
le dialogue social, le commerce équitable et le
développement durable parmi ses objectifs, donne des
compétences à l'Union en matière de
service public, intègre une charte des droits
fondamentaux !...
Il n'est donc pas étonnant que
les souverainistes, à l'instar des conservateurs
britanniques, soient farouchement hostiles à la
ratification de telles évolutions, et souhaitent
ardemment s'en tenir au statu quo ante, sur la base du traité
de Nice, même si celui-ci est encore trop fédéraliste
à leurs yeux.
Comment se justifie alors la
tentation du non chez ceux qui, à gauche, sont
favorables à plus d'Europe et à moins de
libéralisme ? Ils préfèrent le maintien du
traité de Nice, pourtant nettement plus libéral
que la Constitution, au motif qu'adopter la Constitution
reviendrait, à leurs yeux, à figer l'Europe à
un niveau où ses capacités d'intervention dans
les domaines économique, social et environnemental sont
jugées insuffisantes.
Pour les partisans du
libéral-souverainisme comme pour les partisans du «non
européen de gauche», le rejet de la Constitution,
trop fédéraliste pour les uns et trop
embryonnaire pour les autres, créerait les conditions
favorables à sa renégociation.
La symétrie
divergente de cette double espérance met clairement en
évidence l'improbabilité de sa réalisation
: au cas où le non l'emporterait, comment distinguer en
effet entre la victoire des souverainistes et celle des
mieux-disant européens ? Lors de la conférence
intergouvernementale consécutive au rejet de la
Constitution, chaque Etat traumatisé par le désaveu
de ses citoyens et désireux d'attirer leurs faveurs en
vue d'une nouvelle tentative de ratification, s'arc-bouterait
sur ce qu'il imaginerait être la défense de ses
intérêts nationaux. Les Etats où le oui
l'aurait emporté n'auraient en revanche aucun intérêt
à ce que le texte soit retouché. Les «lignes
rouges», plus nombreuses, plus serrées et plus
incompatibles que jamais, annihileraient à court terme
tout espoir d'aboutir à un consensus significativement
différent du statu quo niçois.
A plus long
terme, entre le traité de Nice confirmé par le
non et la Constitution européenne, c'est Nice qui sera
le plus difficile à réviser. La Constitution
innove en effet en donnant au Parlement européen un
droit d'initiative constitutionnelle : si, après
l'adoption de la Constitution, l'Assemblée européenne
des citoyens décide de la réviser, il suffira
alors de l'accord d'une majorité simple des Etats pour
convoquer la Convention chargée de rédiger un
nouveau texte. Certes cette version révisée de la
Constitution devra passer sous les fourches caudines des
gouvernements avant d'être soumise à ratification
; mais, même si le non l'emporte dans quelques Etats, la
révision constitutionnelle ne sera pas automatiquement
rejetée.
Or ni le droit d'initiative
constitutionnelle du Parlement, ni l'intervention de la
Convention, ni la souplesse possible en cas de non-ratification
dans quelques Etats ne sont prévus par le traité
de Nice, qui pourrait bien devenir un véritable «trou
noir» pour l'Europe, si l'on n'y prend garde.
En
somme, s'il est logique que les tenants du
libéral-souverainisme votent non au référendum
sur la Constitution, choisissant ainsi de graver durablement
l'Europe dans le marbre du traité de Nice, le non de
ceux qui voudraient plus d'Europe et moins de libéralisme
serait paradoxal ; il ressemblerait au choix de Gribouille, qui
préfère plonger dans l'eau pour s'abriter de la
pluie.
Jean-Luc Delpeuch directeur de l'Institut
européen de Cluny (Ecole nationale supérieure
d'arts et métiers).
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