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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Les partisans du oui doivent se réconcilier avec les millions de citoyens démoralisés s'ils veulent crédibiliser leur action.
Europe, non à l'extinction du débat
Par Denis BAUPIN, jeudi 16 juin 2005 - Libération

Le coup est rude. Pour ceux qui pensent l'Europe comme l'espace pertinent où déployer un projet humaniste, écologiste, solidaire à l'échelle des défis de ce siècle, le 29 mai restera une date noire.

Certes, nombre de ceux qui ont voté non étaient proeuropéens sincères, et il était contre-productif de prétendre l'inverse. Certes, ce référendum aurait dû être européen pour échapper aux considérations franco-françaises. Il n'en reste pas moins que, le 29 mai, une majorité large de nos concitoyens, particulièrement parmi les jeunes, a estimé que dorénavant la construction européenne était du côté du problème, et non de la solution.

Cet échec vient de loin. Depuis Maastricht nous répétions qu'en instrumentalisant l'Europe pour faire avaler la purge libérale, nous ruinerions la belle idée européenne. Nous y sommes.

Le potentiel positif du projet européen (la paix, la liberté, les droits de la personne, la disparition des frontières, la prospérité) s'est effacé derrière l'image insécurisante de la globalisation (libéralisme, démantèlement des services publics, délocalisations, précarité).

Que l'échec du traité constitutionnel (TCE) soit venu de deux pays fondateurs n'est donc pas si surprenant. Pour les pays entrés récemment (ou aspirant à entrer) dans l'Union, les séquelles des dictatures sont suffisamment prégnantes pour que l'Europe conserve son puissant pouvoir d'attraction : un espace de démocratie dans un monde où elle reste trop souvent l'exception. A l'inverse, en France, les victimes de la libéralisation à marche forcée, les sans-droits, sans-emploi, relégués des quartiers maintes fois promis à la «politique de la ville», humiliés qui s'étaient révoltés en 2002 et n'ont jamais été entendus, ont saisi l'occasion trop belle de dire stop et d'infliger un 21 avril à la construction européenne.

Pourtant, le TCE, malgré ses défauts, était le meilleur instrument que nous ayons jamais eu pour conjurer les défauts de l'Union. Pour la première fois, la politique reprenait sa place, là où l'économie dominait depuis des décennies. Malheureusement ce signal est venu trop tard, il était trop faible, et l'exaspération beaucoup plus forte a tout emporté.

Nous, partisans du oui, n'avons pas su convaincre. Et je ne peux que regretter que mon propre parti ait pris position si tard et n'ait pas su valoriser la légitimité que donnait l'existence du Parti vert européen et la capacité de conviction d'un Cohn-Bendit.

Depuis le 29 mai, le plan B comme Berezina se déroule inéluctablement sous nos yeux. Le référendum français a ouvert la boîte de Pandore. Les eurosceptiques, souverainistes, nationalistes de tout poil à travers l'Europe ont la main... que leur ont généreusement laissée les leaders du non qui ont confié les clés de la renégociation à Chirac et au sommet des 16 et 17 juin ! Où est le mouvement populaire promis (a-t-on jamais vu une «grande victoire populaire» susciter aussi peu d'enthousiasme ?), le grand débat européen débouchant sur une Constituante, l'Europe sociale et citoyenne ?

Nous qui n'avons jamais cru que le non puisse être porteur d'une telle dynamique, aimerions tellement nous être trompés ! Nous serions les premiers à reconnaître notre erreur et à y prendre notre part. Car le vrai risque du non est qu'il conduise à plus de déceptions, à plus de désespérance pour ceux qui ont cru sincèrement qu'il apporterait un changement. Ils risquent fort, faute de résultats, de renvoyer dos-à-dos demain les promoteurs du oui et les apprentis sorciers du non, et, tant qu'à donner un coup de pied dans le système, de «privilégier l'original à la copie».

Le spectacle donné par la classe politique n'en est que plus consternant. Rien ne serait plus urgent que de refermer la parenthèse du référendum et revenir au confort douillet des clivages franco-français. La politique politicienne recommence à fonctionner en circuit fermé : composer à la va-vite un gouvernement rafistolé, reprendre en main les organisations politiques, régler son compte à tel ou tel, prendre avantage des scores pour renforcer sa position en interne, recomposer des alliances hétéroclites, et surtout, ne penser qu'à la sacro-sainte présidentielle... entendez : au choix du candidat.

Fini le débat ? Enterrée la réflexion sur l'Europe ? Renvoyés à leur quotidien, les citoyens ?

Et si, à notre tour, nous disions non ?

Non au repli sur ce jeu de rôle archaïque, véritable «anomalie démocratique» en Europe qui permet à l'extrême droite : d'être au 2e tour de l'élection majeure. A un président décrédibilisé d'être élu à 82 % alors qu'il devrait être repris de justice, qui multiplie depuis des décennies promesses sur promesses sans jamais les tenir, et reste tranquillement en place malgré des claques électorales bien pires que celle qui a conduit notre voisin allemand à annoncer des élections anticipées. Et enfin à des responsables politiques majeurs d'estimer plus rentable de surfer sur les mécontentements plutôt que d'y remédier... Ce système sclérosé est responsable du fossé béant entre monde réel et monde politique.

Et non au retour aux vieilles habitudes et aux lâchetés dans la construction européenne, à droite et à gauche. Car la gauche gouvernementale, qui fut majoritaire dans les instances européennes, porte sa part de responsabilité dans les déçus de l'Europe. Où est le Smic européen ? La Sécurité sociale européenne ? L'harmonisation sociale et fiscale ? La citoyenneté européenne ? La protection des consommateurs contre les OGM et les produits chimiques ?

La gauche du oui ne retrouvera sa crédibilité que si elle reconnaît ces erreurs. Si elle l'avait fait et avait dit que son oui n'était pas un oui pour solde de tout compte, qu'elle s'engageait dorénavant à rendre des comptes sur l'Europe, peut-être aurait-elle pu reconquérir ses indécis qui ont jeté le bébé européen avec l'eau du bain libéral (au risque pourtant de ne garder que l'eau sale nationale et libérale).

Refusons de reconstruire la ligne Maginot ; de sauter comme des cabris à l'image de Chirac répétant «modèle social français» (le seul mot qui compte étant évidemment le dernier) alors qu'il craque de partout ; de répéter qu'on est proeuropéen... en rêvant d'une Europe excluant ces 24 pays qui ont l'outrecuidance de penser que le vote des Français ne suffit pas à définir l'Europe.

La France a toutes les raisons de ne plus se prendre pour le nombril du monde. Les réponses aux blocages séculaires de notre système jacobin sont déjà chez nos voisins : fédéralisme, décentralisation, démocratie parlementaire, proportionnelle, référendum d'initiative populaire, paritarisme, droit de vote des résidents étrangers, reconnaissance des cultures minoritaires, mariage des personnes de même sexe, etc., toutes ces réalités pourraient inspirer un projet progressiste pour 2007, qui permette à la France de reprendre sa place dans le concert européen.

Mais la reconstruction sera exigeante. Le traumatisme est plus profond que ne veulent se l'avouer ceux qui appellent frénétiquement au rassemblement «par-delà le oui et le non». Se rassembler ? Il le faudra, indéniablement. Mais sans faire l'impasse sur le débat européen. Se replier sur le village gaulois jusqu'à la prochaine réplique du 21 avril, c'est revenir au passé, ce serait l'échec assuré. Nous ne pouvons refermer le débat, vigoureux et dérangeant, comme on laisse un cadavre au fond du placard.

Nous réconcilier avec les millions de citoyens démoralisés et gagnés par la désespérance imposera non seulement de redonner à l'action politique le crédit perdu chaque fois que les logiques politiciennes prennent le dessus sur l'intérêt général, mais surtout de définir une perspective qui ne peut plus se limiter au seul horizon national.

Les Verts eux-mêmes, tiraillés comme d'autres par les conséquences du référendum, doivent avoir le courage de refuser la facilité du repli protestataire et affirmer clairement que leur combat pour une autre Europe, fédérale, n'a rien à voir avec celle des «souverainistes de fait», fussent-ils de gauche.

Soyons-en convaincu, un replâtrage qui passerait l'Europe par pertes et profits est sans issue. La construction d'une majorité progressiste durable passe par la reconquête d'un imaginaire européen positif, d'une gauche capable de proclamer «nous sommes tous des plombiers polonais», comme elle sut dire «nous sommes tous des juifs allemands» en un mois de mai plus glorieux, où l'internationalisme était encore son horizon. Après le 29 mai, c'est sans doute la plus lourde responsabilité de notre génération.