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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Libération – le 19 juillet 2005
"Désormais, c'est l'État turc qui parle kurde"

Interdite depuis quatre-vingts ans, la langue kurde est enfin autorisée à la télévision.

«J'ai été ému, très ému... Pas simplement au sens politique du mot, mais culturellement ému», témoigne Umit Firat, écrivain kurde, qui a bien connu les prisons de Diyarbakir, d'Ankara et d'Istanbul. Le 9 juin, pour la première fois dans l'histoire de la république de Turquie, la radiotélévision d'État (TRT) diffusait des programmes en kurde, deux ans après le vote d'une loi autorisant les émissions dans les langues des diverses minorités du pays. La TRT diffuse donc désormais des émissions en bosniaque, en arabe ou en circassien. D'abord non reconnu, renié puis interdit et banni, le kurde est aussi sur les ondes publiques. Les pressions de Bruxelles ont finalement eu raison du dogme officiel de la République créée par Mustafa Kemal sur le modèle jacobin, lequel proclamait alors : «La Turquie est formée d'une seule nation, regroupée sous un seul drapeau et parlant une seule langue.»

Clips. Ce 9 juin, c'est la radio qui diffuse un programme en kurmandji, dialecte de la majorité des Kurdes de Turquie, et vers 10 heures la télévision retransmet, toujours en kurmandji, un bulletin d'informations nationales, des programmes sur les sites historiques du pays, des documentaires et des clips de musique. Ils ont été diffusés deux jours plus tard en zaza, autre dialecte kurde. Des émissions qui ne sont guère passionnantes. En outre les mots «kurde» ou «langue kurde» ne sont toujours pas prononcés ni dans les émissions ni d'ailleurs dans les textes officiels.

Grand écran. «Peu importe qu'il n'y ait pour le moment que 30 minutes par semaine, peu importe le contenu. Un tabou a été brisé et l'Etat a reconnu notre langue après quatre-vingts ans de résistance», estime Umit Firat. Ce jour-là, la municipalité de Diyarbakir, la plus grande ville du Sud-Est anatolien à majorité kurde, avait installé un grand écran sur la place de la ville pour célébrer le «kurde officiel». «C'est un bon départ car nous croyons que bientôt ces émissions seront prolongées et qu'elles répondront aux besoins des citoyens kurdes», affirme Osman Baydemir, maire de Diyarbakir, d'autant plus optimiste que ce même jour étaient libérés les quatre ex-députés kurdes, dont Leyla Zana, condamnés en 1994 à quinze ans de prison à l'issue d'un procès jugé «inéquitable» par les Européens.

La classe politique kurde est plutôt satisfaite à l'exception des milieux proches du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, dont le leader, Abdullah Ocalan, est emprisonné depuis 1999), qui avait mené une lutte armée entre 1984 et 1999. Une «sale guerre» entre l'Etat et le PKK qui a fait 36 000 morts.

«Maquillage». Le rédacteur en chef du quotidien Ulkede Ozgür Gündem («l'Ordre du jour libre du pays», tiré à 10 000 exemplaires), Irfan Ucar, estime qu'il s'agit essentiellement d'«un maquillage pour tromper les Européens», alors que la répression continue. Les Kurdes de Turquie qui possèdent une antenne satellite avaient déjà par ailleurs la possibilité de regarder au moins les trois chaînes de télévision en kurde : celles de Barzani et de Talabani qui émettent depuis l'Irak et celle de Medya TV, proche du PKK, qui émet depuis Bruxelles.

Umit Firat conclut avec un sourire : «Auparavant, de nombreux Kurdes étaient jugés et condamnés pour avoir parlé le kurde. Désormais, c'est l'Etat turc qui parle kurde. On commence peu à peu à s'entendre.»

Ragip DURAN