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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Libération – 4 octobre 2005
Turquie / Union européenne : des fiançailles de raison

Après d'ultimes tergiversations, les Vingt-Cinq se sont mis d'accord, hier, sur le cadre des négociations d'adhésion de la Turquie à l'Union.

Un peu avant 17 heures, hier, les ministres des Affaires étrangères des Vingt-cinq se sont mis d'accord, après vingt-quatre heures de discussions surréalistes, sur le «cadre de négociation» avec Ankara. Ce texte, qui prévoit que «l'adhésion» de la Turquie à l'Union est bien le but des négociations qui vont s'engager, a permis à Abdullah Gül, le ministre des Affaires étrangères turc, de prendre son avion pour Luxembourg, afin d'y ouvrir solennellement ces pourparlers, avec près de sept heures de retard sur l'horaire prévu. Ankara, qui n'a guère apprécié les méthodes européennes, a attendu l'ultime limite pour donner son accord, montrant ainsi qu'elle ne sera pas un partenaire facile : «À ce rythme, les négociations vont durer bien plus que quinze ans», ironisait un diplomate français.

Hier, c'est l'Union qui a failli déclencher une crise, tout en réussissant l'exploit, en tergiversant jusqu'au bout, d'humilier un grand pays qui, depuis plus de quarante ans, attend fébrilement ce moment. Les Européens ont d'autant plus frôlé le ridicule que la date d'ouverture des négociations avait été arrêtée par les chefs d'État et de gouvernement de l'Union en décembre 2004, puis confirmée en juin dernier, et que le texte final ne s'éloigne du projet initial que sur des points de détail...

Calculs. C'est l'Autriche, dont 80 % des citoyens sont opposés à l'adhésion de la Turquie, qui a cherché à durcir le cadre de négociation, c'est-à-dire la feuille de route conduisant à l'adhésion éventuelle. Le chancelier conservateur Wolfgang Schüssel avait sans doute en tête les élections régionales de Styrie, qu'il espérait gagner dimanche en se montrant inflexible envers la Turquie. Un calcul qui ne s'est pas révélé payant, puisque ses adversaires sociaux-démocrates l'ont emporté haut la main...

Vienne - comme le réclament aussi la CDU-CSU en Allemagne ou l'UMP et l'UDF en France - exigeait que l'option d'un «partenariat privilégié» soit mentionnée comme une alternative possible à l'adhésion pure et simple de la Turquie à l'UE. Or le texte adopté par les chefs d'État et de gouvernement en décembre 2004 prévoit déjà que, dans le cas où les négociations échoueraient pour une raison ou une autre, un «lien fort» serait maintenu avec Ankara, autre manière de parler de «partenariat». Il est aussi spécifié que si «l'adhésion» est bien le but des pourparlers, il s'agit là d'un «processus ouvert dont l'issue ne peut être garantie à l'avance». Précision qui n'avait été faite pour aucun des élargissements précédents. Bref, il paraissait difficile de manifester davantage le manque d'enthousiasme de l'Union envers la Turquie.

Néanmoins, la ministre des Affaires étrangères autrichienne, Ursula Plassnik, a essayé d'obtenir de ses partenaires, réunis en urgence depuis dimanche 18 heures à Luxembourg, cette modification de dernière minute. «Il est difficile de bouger», expliquait un diplomate européen : «Au moindre durcissement, les Turcs ne viendront pas à Luxembourg et ils auront bien raison.»

Croatie. Les Autrichiens ont finalement jeté l'éponge hier après-midi, en obtenant néanmoins que la mention de la «capacité d'absorption» de l'Union soit remontée en haut du texte pour en faire une condition centrale de l'adhésion d'Ankara. Vienne, en bataillant de la sorte, a quand même obtenu une belle victoire. Son second objectif était en effet d'obtenir que des négociations d'adhésion s'ouvrent avec la Croatie, pays dont elle est proche, géographiquement et économiquement. Celles-ci auraient dû s'ouvrir en mars, mais le manque de coopération de Zagreb dans la recherche d'Ante Gotovina, un ex-général croate accusé de crimes de guerre, lui a valu de rester dans l'antichambre. Tout dépendait du rapport que Carla del Ponte, la procureure du Tribunal pénal international (TPI) de La Haye devait faire devant les Vingt-cinq, qui avaient décidé de s'en remettre à son jugement. Or - miracle ? - la magistrate a estimé que la Croatie coopérait désormais «pleinement» avec le TPI alors que, samedi, elle se déclarait encore «déçue» par l'attitude des autorités de Zagreb. Le Premier ministre croate, Ivo Sanader, qui avait fait le voyage de Luxembourg, ne cachait pas sa joie et était même prêt à démarrer les négociations dès hier soir... Il devra patienter quelques jours.

Chypre. Le chemin dégagé du côté des Vingt-cinq, il a encore fallu que les autorités turques digèrent un paragraphe du cadre de négociation qui prévoit qu'ils devront soutenir la politique étrangère de l'Union ainsi que la candidature des États membres dans les organisations internationales. Cette phrase a été ajoutée à la demande de Chypre, la Turquie refusant que Nicosie, qu'elle ne reconnaît toujours pas, puisse participer à des opérations Union-Otan... Recep Tayyip Erdogan, le Premier ministre turc, avait téléphoné à Condoleeza Rice, la secrétaire d'Etat américaine, qui est intervenue auprès de Jack Straw, le secrétaire au Foreign Office, dont le pays préside l'Union... Finalement, Ankara, rassuré sur le maintien de son droit de veto à l'Otan, a accepté le texte. Et à 20 heures, Abdullah Gül prenait le chemin de l'aéroport d'Ankara puis son vol pour Luxembourg.


Jean QUATREMER