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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Le Monde – le 8 octobre 2005
"Un grand merci à la Turquie"

Lundi 3 octobre, l'Union européenne (UE) a accompli une chose remarquable : elle a choisi de devenir une union d'Etats paneuropéenne, plutôt qu'une organisation supranationale partiellement européenne.

L'ouverture, arrachée de haute lutte, des négociations d'adhésion avec la Turquie ne garantit pas que ce pays deviendra membre de l'Union d'ici dix à quinze ans.

Mais elle a pour effet de placer la ligne de front de l'élargissement si loin vers le sud-est que cela garantit l'adhésion à l'UE de tous les pays situés en deçà, sans doute même avant la Turquie.

Douce ironie de l'histoire : la Turquie, qui sous le nom d'Empire ottoman occupait autrefois une grande partie des Balkans, les isolant ainsi de ce qui était alors le club chrétien européen, ouvre aujourd'hui à ses anciennes colonies la route de l'Europe.

La Bulgarie et la Roumanie entreront quoi qu'il arrive dans l'Union en 2007. Et quelle contrepartie a demandée l'Autriche pour finalement donner son accord à l'ouverture des négociations avec la Turquie ? Que la même promesse soit faite à la Croatie. Lorsque ce pays sera devenu membre, il fera des pieds et des mains pour que ses voisins puissent adhérer, comme la Pologne le fait aujourd'hui en faveur de l'Ukraine.

Peu importe que ces voisins soient d'anciens ennemis et que les souvenirs amers de guerres et de nettoyage ethnique restent vivaces. Telle est la mystérieuse alchimie de l'élargissement : elle change les pays en ardents défenseurs de leurs anciens ennemis. L'Allemagne fut ainsi le grand apôtre de l'adhésion de la Pologne ; la Grèce reste l'un des plus chauds partisans de l'adhésion turque.

Quand Serbes et Macédoniens viendront frapper à la porte de Bruxelles, voilà ce qu'ils diront : "Comment ? Vous avez dit oui à la Turquie et vous nous dites non, à nous, qui sommes plus proches de vous et bien plus européens que les Turcs ?" L'Union, puissance quasi-coloniale, assure déjà la sécurité et la reconstruction d'une grande partie de la région. Alors, les pays membres plus anciens lâcheront dans un soupir : "Bon, d'accord. Un ou deux petits pays de plus ou de moins..."

Résultat : que la Turquie obtienne ou non son adhésion, l'Union européenne couvrira d'ici à 2015 l'ensemble de ce qu'on considère historiquement comme le territoire européen. Elle comptera entre 32 et 37 États membres (la Suisse, la Norvège et l'Islande pourraient bien finir par adhérer elles aussi). Resteront, comme cas limite, la Turquie et l'Ukraine, alors que la Russie jouira de liens privilégiés avec cette nouvelle Union européenne.

Il faut être un eurosceptique britannique des plus obtus pour croire encore qu'une telle Union, si vaste et si diverse, formera une entité supranationale et centralisée de type napoléonien. Voilà pourquoi, aux yeux de ceux qui persistent dans le rêve des Etats-Unis d'Europe, le lundi 3 octobre a été un jour noir. Le Français Valéry Giscard d'Estaing, principal auteur du traité constitutionnel mort-né, était au désespoir, mais le Britannique Jack Straw arborait un sourire jusqu'aux oreilles.

Résumons : les Britanniques détestaient la Constitution parce qu'ils pensaient qu'elle allait créer une Europe française, et les Français détestent l'élargissement parce qu'ils pensent qu'il donnera naissance à une Europe britannique. Giscard déplore ainsi les nouveaux élargissements, "qui vont transformer l'Europe en zone de libre-échange". C'est effectivement pour cette raison que les conservateurs britanniques adorent l'élargissement. Mais ils ne reflètent pas l'opinion du gouvernement britannique - sans compter qu'ils se trompent.

L'Europe élargie sera bien plus qu'une zone de libre-échange, ou elle ne sera rien. Elle est déjà beaucoup plus que cela, et cela correspond au souhait de la plupart des nouveaux membres. Devenir une zone de libre-échange supposerait un grand pas en arrière, que l'Union ne fera pas. Ce qui s'annonce, c'est plutôt un ensemble politique continental sans précédent que, faute de mieux, je qualifierais de "Commonwealth" - union d'États pour le bien commun -, mais un Commonwealth plus proche de l'union polono-lituanienne du début des temps modernes - dite République des Deux-Nations, 1569-1795 - que de l'actuel Commonwealth britannique.

Je n'esquive pas ici la question de l'adhésion de la Turquie. Si nous partions de zéro, je serais partisan d'un partenariat privilégié avec la Turquie ainsi qu'avec la Russie. Pourquoi ? Parce qu'à ses frontières de l'Est et du Sud-Est, l'Europe ne disparaît pas, elle s'estompe. A un moment donné, quelque part entre Moscou et Vladivostok, quelque part entre Istanbul et Hakkâri, vous êtes tout à coup plus en Asie qu'en Europe. Ces deux pays ont, par leur géographie et leur histoire, une identité qui n'est que partiellement européenne, d'où l'idée de partenariat privilégié : le sentiment d'appartenance à une unité géographique et historique est essentiel pour toute communauté politique en Europe, quelle qu'elle soit.

Reste que nous ne partons pas de zéro. Nous avons des promesses à tenir. Depuis plus de quarante ans, nous assurons à la Turquie qu'elle entrera dans notre communauté européenne. Ces dix dernières années, nous avons répété, renforcé, concrétisé cette promesse. L'exemple turc, celui de la réconciliation entre une société essentiellement musulmane et un État laïque, est fondamental pour le reste du monde musulman et pas anodin pour les 20 millions de musulmans que compte déjà l'Europe. En Iran, où je me trouvais il y a peu, un mollah dissident résumait ainsi : "Il y a deux modèles : la Turquie et l'Iran." Lequel devons-nous soutenir ? Inutile de se casser la tête : l'Europe a eu de bonnes raisons pour décider d'intégrer un morceau d'Asie.

Mais avant d'en arriver là, il nous faut nous assurer de deux choses. Primo, que la Turquie remplisse vraiment les fameux critères de Copenhague, fixés par l'Union, en devenant une véritable démocratie libérale, en instaurant l'état de droit (et l'égalité absolue entre hommes et femmes), l'économie de marché, la liberté d'expression (y compris pour les intellectuels qui affirment qu'il y a bien eu un génocide des Arméniens) et en respectant les droits des minorités (Kurdes notamment). Autant dire que la Turquie a encore du chemin à faire. Secundo, l'opinion publique des actuels États membres, tels que la France ou l'Autriche, doit être prête à accepter l'adhésion de la Turquie. D'ici à ce que ces deux conditions soient remplies, nous avons bien dix ans de travail devant nous.

Comme souvent, l'Union européenne vient d'accomplir un pas important sans en être vraiment consciente. Non, elle n'a pas décidé d'intégrer la Turquie. Elle a décidé ce qu'elle-même serait et ne serait pas.


Timothy Garton Ash