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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Libération – le 12 octobre 2005
Les Français bille en tête contre la Turquie

Selon un sondage Louis Harris - Libération (réalisé auprès d'un échantillon représentatif de 893 personnes, les 8 et le 9 octobre 2005), 75% d'entre eux voteraient contre l'adhésion d'Ankara à l'Union européenne en cas de référendum.

C'est une autre exception française: le «turcoscepticisme» a le vent en poupe. Dans aucun autre pays de l'Union européenne, l'hostilité à une future adhésion de la Turquie n'est aussi massive et aussi largement distribuée, à droite comme à gauche. 75,3 % des Français voteraient dans un référendum contre l'adhésion de la Turquie, selon un sondage de l'institut Louis Harris pour AOL iTélé et Libération réalisé au surlendemain du feu vert donné par la Commission de Bruxelles à l'ouverture de négociations d'adhésion avec Ankara. La décision ultime appartient toutefois aux chefs d'État et de gouvernement des Vingt-Cinq lors du sommet du 17 décembre à Bruxelles. Les sympathisants de l'UMP sont très hostiles (75 %) et les socialistes un peu moins (64 %). Les électeurs verts sont les plus favorables (47,1 %) à l'arrivée d'Ankara dans le club européen. Les femmes ont sur cette question un avis peu ou prou identique à celui des hommes. Les retraités représentent sans surprise la catégorie socioprofessionnelle la plus turcophobe (83,7 %). Mais à peine 33,3 % des «cadres et professions intellectuelles supérieures» sont favorables à l'entrée de la Turquie, moins que les ouvriers ou les employés (35,6 %). Seuls les 18-24 ans sont en majorité pour l'adhésion (65,1 %), mais ce pourcentage plonge chez les 25-34 ans (22,4 %).

Réconciliation. Certes, partout ou presque parmi les Vingt-Cinq - sauf en Grande-Bretagne, Irlande, Espagne et en Italie - les opinions publiques sont sensiblement plus réticentes que les gouvernements. En Autriche et au Danemark, une nette majorité se dessine contre une future adhésion d'Ankara. Mais même en Grèce, l'opinion évolue et le gouvernement de centre droit, comme son prédécesseur de gauche, soutient l'entrée de la Turquie dans l'UE, une entrée présentée comme une chance de complète réconciliation historique.

C'est donc seulement en France que le «turcoscepticisme», nourri par la peur de l'islam, est aussi directement relayé par une majorité de la classe politique. «Je suis consterné de voir ainsi des questions étroitement politiciennes balayer les principes de politique extérieure. La France va-t-elle laisser le sort de la Turquie entre les mains des Allemands et des Britanniques ?», s'inquiète un professeur de relations internationales à l'université Bilgi d'Istanbul. Il ne cache pas son «amertume vis-à-vis d'une bonne partie des élites intellectuelles et politiques françaises qui, par leurs prises de position, nourrissent un peu plus le repli frileux de l'opinion».

Le tournant a en effet été aussi brusque que profond. Jusqu'à ces dernières années, les gaullistes étaient les plus fervents avocats de la République laïque et jacobine créée par Mustapha Kemal sur les décombres de l'Empire ottoman. Dès 1963, de Gaulle avait salué «la vocation européenne» de la Turquie. Certes, à l'époque, la CEE était avant tout un Marché commun et dans l'Europe divisée par la guerre froide, la Turquie représentait un pilier de l'Otan sur le flanc sud-est. Cela est resté une constante de la diplomatie française comme en témoigne l'engagement d'Alain Juppé pour le traité de totale union douanière avec Ankara, signé en 1995. Mieux, c'est Paris qui, lors du sommet d'Helsinki en décembre 1999, prend l'initiative avec Berlin de remettre en lice la candidature d'Ankara blackboulée deux ans plus tôt.

«Empire obèse». Les raisons de ce retournement sont nombreuses. Longtemps la gauche a dénoncé la violation des droits de l'homme en Turquie par les militaires, alors que la droite s'en arrangeait sans état d'âme. Le profond processus de réformes mené pour respecter les exigences de Bruxelles en matière de libertés publiques a renversé la donne. Aujourd'hui, la droite est un peu plus hostile que la gauche. «Au-delà même de l'élargissement, la Turquie cristallise désormais nombre des peurs d'une France qui doute d'elle-même et de son modèle républicain, d'autant que la crise des institutions kémalistes fonctionne comme un miroir grossissant», souligne Ahmet Insel professeur à Paris-I et Galatasaray, à Istanbul. La Turquie discrètement autoritaire des dernières décennies effrayait moins que celle d'aujourd'hui démocratique et toujours laïque où le poids social, sinon politique, de l'islam apparaît dans toute son évidence.

«Le mot turc évoque plus une étrangeté historique que cette évidente communauté historique entre les Turcs et les Européens», regrette Edgar Morin dans le recueil Lettres aux turco-sceptiques (Actes Sud). La Turquie participe déjà des institutions européennes, parfois depuis près d'un demi-siècle, mais certains n'en affirment pas moins, comme Giscard d'Estaing, que «95 % de sa population n'est pas en Europe».

Il y a ceux qui dénoncent «le cheval de Troie américain» et ceux qui s'inquiètent d'une Union limitrophe de l'Irak et de l'Iran. Les «fédéralistes» craignent le poids disproportionné dans les institutions européennes d'un pays qui pourrait compter 86 millions d'habitants à l'horizon 2020, et la transformation de l'UE en un «empire obèse». Et il y a aussi la peur d'un déferlement de l'immigration ou celle de délocalisations attirées par les bas coûts de la main-d'oeuvre anatolienne. Face à ces peurs, irrationnelles ou en partie fondées, le camp turcophile a bien du mal à faire entendre sa voix pour rappeler l'intérêt géopolitique à amarrer cette nation à l'Europe pour prévenir le choc des civilisations.

Marc Semo