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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Europe : l’éprouvette basque
En février dernier, le Congrès des députés espagnols a massivement rejeté l'accord de "libre association du Pays Basque à l'État espagnol", dit "Plan Ibarretxe" du nom de son instigateur, le Président de la Communauté Autonome Basque (côté sud, donc) et membre du Parti Nationaliste Basque (PNB). Ce texte prévoit, entre autres, une représentation directe du Pays basque au sein de l'Union européenne, la création d'une carte d'identité d'Euskadi et d'un tribunal supérieur de justice basque, ou encore la possibilité de convoquer des référendums (d'autodétermination ?). À cause des élections au Parlement Basque (Sud), ce plan se retrouve au cœur du débat, de part et d'autre de la frontière. Considéré par les "partis madrilènes" comme une véritable provocation pour le pouvoir central, il laisse septiques certains nationalistes basques qui en dénoncent la genèse et les limites. Gorka Torre, membre de Démo, groupe autonomiste pacifiste basque, et candidat sur la liste conduite par Gérard Onesta lors des dernières élections européennes, analyse ce plan dans le contexte du Pays Basque Nord.
Que penses-tu du Plan Ibarretxe ?
Je suis très dubitatif. Le fait que ce soit justement le plan de Monsieur Ibarretxe et non le plan des citoyens basques pose problème. La société civile, les acteurs associatifs, syndicaux ou économiques n'ont pas eu leur mot à dire : aucun citoyen n'a été consulté pour son élaboration. Ce plan n'est donc pas porté par la société de la Communauté Autonome Basque et reste celui d'un responsable politique dont le parti a de gros intérêts en jeu lors des élections dans la région autonome, le 17 avril. Nous craignons que ce plan soit plus un calcul électoral que l'affichage d'une véritable volonté politique.
Pourquoi ?
Parce qu'avec l'interdiction du parti politique Batasuna, 15 % de l'électorat basque - sa part nationaliste la plus déterminée - sera "orphelin", ne sachant pour qui voter. En proposant ce plan qui lui donne une image de radicalité, mais en renvoyant son hypothétique mise en œuvre à l'après-élection, le PNB pense pouvoir capter à bon compte une partie de cet électorat… La suspicion est d'autant plus forte que le PNB ne s'est pas montré très volontaire pour que le gouvernement espagnol revienne sur l'interdiction de Batasuna…
Vois-tu toutefois des points positifs dans ce plan ?
S'ils aboutissent, certains éléments peuvent être intéressants, mais s'ils sont sincères et sans instrumentalisation partisane, ce qui reste, encore une fois, à prouver. Par exemple, la possibilité de faire un référendum concernant toute la société basque est une bonne chose, car les habitants du Pays Basque sont depuis trop longtemps privés de parole. Mais encore faut-il que la question posée soit élaborée en concertation avec la société civile de la Communauté Autonome, et pas seulement par un parti politique… Par ailleurs les revendications positives de ce plan, au niveau culturel ou institutionnel, ne dessinent aucune perspective pour l'ensemble du Pays Basque. Elles se limitent à la Communauté Autonome et oublient les autres parties que sont la Navarre et les trois provinces du Pays Basque Nord. Il serait préférable d'avoir une réflexion sur l'ensemble du Pays Basque, nord et sud, et de voir ensuite comment l'appliquer dans chaque région administrative, au-delà des découpages actuels.
Penses-tu que ce plan puisse conduire à des avancées pour le Pays Basque Nord, qui est bien loin d'avoir une autonomie - et donc des pouvoirs - équivalents à sa partie Sud ?
Difficile à dire à ce jour. Si ce projet devait aboutir - c'est-à-dire s'il démontrait qu'on peut lier plus fortement un territoire à ses citoyens et à l'Europe, en le détachant d'une tutelle d'État central - les nouvelles compétences de la Communauté autonome Sud seraient sans doute un élément de réflexion utile pour le Pays Basque Nord. Mais on n'en est pas là…
Justement, quelle est la situation au Pays Basque Nord ?
Comme annoncé l'année dernière, une chambre d'agriculture du Pays Basque a été créé à l'initiative de la Confédération Paysanne et du tissu associatif local, avec le soutien de syndicats basques du Sud. Cette initiative civique, qui rompt avec le carcan administratif et juridique imposé par Paris, a capté beaucoup de forces militantes ces derniers mois. Une assemblée constituante a "officialisé" son existence en janvier, et un bâtiment a été acheté. Il est maintenant indispensable de la faire vivre, car c'est un enjeu important face au mépris gouvernemental. Les agriculteurs basques, qui réclamaient depuis longtemps cet outil, peuvent désormais définir et appliquer la politique décidée par eux et adaptée à leur terre. Tous ceux qui demandaient une institution politique spécifique pour le Pays Basque Nord militent actuellement en priorité pour renforcer cette chambre d'agriculture. C'est une démonstration "grandeur nature" de la pertinence de l'autonomie : il faut donc gagner sa reconnaissance publique, car si ça fonctionne, on pourra envisager de faire la même chose sur le plan institutionnel.
Quelle a été la réaction des autorités ?
La Préfecture a bien évidemment essayé de saboter la mise en place de cette chambre d'agriculture, notamment en faisant pression sur les maires basques qui avaient apporté leur soutien. Les autorités françaises ont aussi essayé "d'allumer des contre-feux", en mettant en place des structures qui se veulent concurrentes mais sans aucun pouvoir de décision, et dont le seul objectif est de casser une dynamique dont elles savent bien qu'elle peut être riche de lendemains…
Lors des élections européennes, tu étais - aux cotés des Verts - un des leaders des mouvements "régionalistes". L'immense majorité des composantes de la fédération de ces mouvements, "Régions et Peuples Solidaires" a tranché pour le Oui au Traité constitutionnel européen, en considérant que ses dispositions permettaient de faire avancer leurs revendications en permettant, entre autres, le dépassement du modèle "État Nation". Ton propre mouvement, Abertzaleen Batasuna, qui penchait plutôt pour le Non, a choisi de ne pas donner de consigne de vote. Où en es-tu de ta propre réflexion ?
Je reste très perplexe. Je suis sûr que la construction européenne ne peut être que bénéfique pour le Pays Basque, car pire que le jacobinisme français, c'est impossible ! La France est le pays d'Europe le plus attardé sur le plan linguistique par exemple… Quand on voit, en France comme en Espagne, la négation de notre droit en tant que peuple à décider de notre avenir, quand l'existence même du Pays Basque est niée, on se dit qu'un échelon supérieur permettra cette reconnaissance qui est déjà acquise, pour d'autres, ailleurs. Mais je ne suis pourtant pas convaincu que cette Constitution donne plus de pouvoir aux régions, ni qu'elle permette aux langues régionales de perdurer. Je reste sur l'idée que les parties 1 et 2 du Traité peuvent constituer des avancées pour la construction politique de l'Europe, mais qu'avec les parties 3 et 4, c'est une Europe ultra-libérale qui se poursuit. Et j'ai bien peur que, dans la balance, ce soit ce libéralisme qui écrase la construction européenne. L'idéal serait, par un refus de cette logique, de repartir sur des bases plus saines. Je suis actuellement sur un "Non" à ce traité, mais je ne serai sûr de mon vote que le jour où je mettrai mon bulletin dans l'urne. Je suis donc vraiment preneur de débats contradictoires entre anti-libéraux opposés sur leur analyse sur ce Traité Constitutionnel Européen…
Propos recueillis par Guillaume Cros