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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Plan T

Le texte ou le contexte ? Lequel a surdéterminé le référendum du 29 mai dernier ? Car si le Traité constitutionnel européen était, à l'évidence, largement perfectible, le climat politique français était, lui, irrémédiablement pourri. Et L'Europe, de solution, était devenue problème.

Comment donner suite à l'entassement, dans la même urne, de voix qui s'excluent mutuellement ? Comment mettre en perspective les votes des extrêmes qui ont toujours combattu l'avènement de l'Europe politique, et les suffrages de ceux qui - contrariant au passage Chirac et ses sbires - pensaient sincèrement la servir en donnant un coup de pied dans la fourmilière ? Depuis, la crise existentielle sans précédent qui bloque l'Union indique aisément les seuls vrais vainqueurs…

Car il ne s'agit pas d'une panne, mais d'une régression. Deux démons sont lâchés. Celui du libéralisme d'abord, qui, fort de l'impunité dans la durée que lui confère désormais le Traité de Nice, ajoute l'arrogance à sa dévastation. Celui du nationalisme ensuite, qui avait déjà gangrené la campagne électorale au point qu'une large majorité de ceux qui ont voté Non - en France, aux Pays-Bas - déclarent qu'il y a "trop d'étrangers" chez eux… Et cette bêtise myope des égoïsmes cristallise maintenant bien des forces de désagrégation. On l'a vu, aussitôt, lors du débat budgétaire qui suivit.

Il est clair - tous les sondages en attestent - que c'est la prétendue existence d'un "Plan B", jamais défini, mais "simple" et "meilleur" (!), qui a été le ressort du Non. Ceux qui - par méconnaissance crasse de la réalité des mécanismes européens, ou par petits calculs politiciens hexagonaux - ont promu ce fameux "Plan B", se sont trompés (ce qui est grave) ou ont trompé (ce qui est indigne). Ils se retrouvent désormais comptables des temps à venir. Et ces temps-là seront durs. Il suffit de lire la joie indécente de la presse de caniveau britannique, en écho à l'ardeur obscène du libéralisme et de l'atlantisme qui se retrouvent aux commandes des "idéaux européens". Ou de ce qu'il en reste…

L'Histoire nous enseigne pourtant qu'on ne bâtit jamais rien de bon sur la démagogie, en stigmatisant "l'étranger", ou instrumentalisant les faibles… Faut-il souligner que ce redoutable cocktail populiste a déjà trouvé son maître barman en la personne d'un certain Sarkozy ?

Certes, adopter le projet constitutionnel n'aurait été que saisir un premier fil pour espérer, avec minutie et détermination, dévider une pelote européenne bien emmêlée. Le fil est cassé. Et perdue la pelote. Car où est la "vague populaire" qui devait prolonger le Non ?

La Constitution, elle, est au frigo. Celui de la morgue sans doute. Sa renégociation est-elle seulement souhaitable, vu le risque que le nouveau rapport de force européen n'accouche de pire ? Pour la première fois de son histoire, le Parlement européen - d'ordinaire si prolixe - a été dans l'incapacité d'esquisser un simple bout de nouvelle piste crédible ! Il faudra attendre - longtemps - un improbable changement de climat politique, pour espérer, au mieux, une décantation de ce texte constitutionnel. On pourra alors, par exemple, "bricoler" un renvoi en annexe de sa si controversée "Partie III", ce qui ne réduira pourtant en rien son pouvoir juridique, pas plus que sa jonction à la Constitution n'avait augmenté son poids normatif. Mais d'ici là, les plus faibles, dont certains qui, sans le savoir, ont dansé sur leur propre cadavre au soir du 29 mai, auront été rayés de la carte…

Terrible paradoxe que d'avoir rejeté une Europe possible pour sanctionner l'Europe actuelle. Terrible et immédiate sanction que d'en voir, dès lors, les travers pérennisés et amplifiés.

Modèle américain triomphant, modèle chinois plus qu'émergeant, modèle européen renvoyé, lui, aux calendes… turques. Il est plus tard qu'on ne le croit.

Gérard ONESTA
Vice-Président du Parlement Européen