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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Pays basque : « Dépasser le conflit par le dialogue »
par Dante Sanjurjo – Politis
Jeudi 2 février 2006

Gérard Onesta, député Verts européen, vice-président du Parlement européen, a participé à la création d’un Groupe de soutien au processus de paix basque. L’implication de l’Europe dans une solution négociée à ce conflit est une première.

Le 23 janvier, vous avez créé avec d’autres députés du Parlement européen un Groupe de soutien au processus de paix basque, qui travaillera à l’avènement d’une solution politique au conflit basque. Pourquoi cette initiative ?

Gérard Onesta : À plusieurs reprises, des émissaires de la Commission pour la résolution du conflit basque (1), qui avaient le soutien de la plupart des syndicats, associations et partis politiques du Pays basque, au nord comme au sud, sont venus nous exposer la situation et leur envie de lancer un « processus de type nord-irlandais », afin que les personnes qui ont l’habitude de se servir des armes les déposent pour entrer dans un processus politique n’excluant personne. De la même manière que l’Union européenne a soutenu le processus de paix nord-irlandais, ils nous ont demandé de créer une sorte d’observatoire extérieur du processus de pacification de la question basque, pour que celui-ci ne reste pas bloqué dans une relation exclusive entre Paris, Madrid et Bilbao.

Sur cette base, nous avons tous insisté sur le fait qu’il n’était pas question pour nous de légitimer en quoi que ce soit une violence passée, présente ou future. L’alpha et l’oméga de la pensée politique d’un député Verts sont le refus de toute violence. La violence s’explique parfois, mais ne se tolère jamais. J’insiste sur ce point, parce que ceux qui n’ont pas forcément envie qu’un processus de paix aboutisse se servent du sang qui a été versé pour dénaturer toute nouvelle approche du débat. Et cela fonctionne à merveille. Le simple fait de dire que, depuis des décennies, toutes les tentatives de solution ont échoué, et qu’il faut donc essayer de trouver une manière plus apaisée de régler le conflit, par le dialogue avec un maximum de monde et le refus de la violence, est présenté par certains comme une validation des meurtres passés et un soutien à la violence. C’est intellectuellement insupportable.

C’est la réaction qu’ont eue certains de vos collègues ?

Le soir même de la première rencontre du Groupe de soutien, je n’avais pas sitôt quitté la salle que je me faisais agresser par des députés de la droite espagnole avec qui j’ai depuis des années des relations cordiales. Il n’y a pas que du politique dans cette histoire, il y a aussi de l’affectif, au sens dramatique du terme. Tant qu’on ne dépassera pas ce stade, on ne pourra rien résoudre. Or, le lancement de cette initiative a pour seul but d’aider à dégager un espace de dialogue : nous disons qu’il faut un accord entre partis politiques, syndicats et associations basques, soumis à l’approbation du peuple basque. Mais nous ne prédéterminons pas le contenu de cet accord. Ce n’est pas à nous de le dicter depuis Bruxelles. En revanche, toute l’idée de la construction européenne, depuis l’origine, est de dépasser les conflits passés par le dialogue.

Quel peut être le rôle du Parlement européen dans ce processus de paix ?

D’abord, il peut désenclaver le débat. Le 23 janvier, lors de notre conférence de presse, des dizaines de députés étaient présents, dont, par exemple, des députés allemands, qui ne sont pas directement impliqués, que je sache, sur le territoire basque. Ensuite, il peut aider, s’il y a des dérapages de la part de certains participants, à remettre le train sur les rails. Enfin, si jamais ce processus se bloquait, nous pourrions aider à y remédier en faisant passer certains messages.

Par ma participation, j’ai donné un signal politique, car je suis vice-président du Parlement, même si je n’agis pas ici en tant que tel, mais en tant que député Verts qui croit au dialogue, à la paix, et dont la circonscription comprend le Pays basque nord. Et cette initiative est « transgroupe », elle réunit tous les groupes parlementaires, à l’exception des deux plus importants : le groupe socialiste – qui ne montre pas d’hostilité – et le groupe populaire – dont certains membres, eux, sont très agressifs. Cependant, ils sont attentifs : il n’y a pas eu d’attentats meurtriers depuis début 2003, et l’on sait très bien que le Premier ministre espagnol, José Luis Zapatero, veut faire avancer les choses si ce cessez-le-feu de fait s’installe. Ce n’est pas pour rien que la presse espagnole et la droite l’accusent d’accepter le mot « nation » dans le nouveau statut catalan pour créer un précédent qui pourra conduire l’ETA à déposer les armes.

Si le processus avance, si des membres de Batasuna disent qu’ils sont prêts à aller jusqu’au renoncement à la violence, cent députés socialistes peuvent d’un coup nous rejoindre. Regardez ce qui s’est passé, le 21 janvier, au Pays basque : lors d’une grand-messe indépendantiste, Arnaldo Otegi, l’un des hommes forts de Batasuna, a affirmé que « le processus de paix [était] irréversible ». Je pense qu’il est en train de se passer quelque chose. Mais c’est fragile, il y aura certainement des provocations d’un côté ou de l’autre. Les tenants d’un jacobinisme raide, à Paris ou à Madrid, n’ont pas envie qu’un processus de pacification puisse conduire à des marges d’autonomie supplémentaires.

Le manifeste du Groupe parle des droits individuels et collectifs des Basques, sous administration espagnole comme française. La question basque pose le problème de la place faite aux nations sans État en Europe. Comment peut-il être résolu ?

L’Europe est essentiellement, pour l’instant, une juxtaposition de 25 États-nations. Le Conseil a donc presque tous pouvoirs, et, la Constitution étant là où elle en est (et peu importe ce que les uns et les autres pensent du « oui » ou du « non » du 29 mai), il décide à l’unanimité. Est-ce que les États-nations vont, dans les années qui viennent, sacrifier spontanément leurs pouvoirs pour faire émerger de nouveaux centres de décision ? Je n’en crois rien. En revanche, à l’échelle du processus européen, je suis intimement persuadé que le modèle d’État-nation, qui a certes aidé à dépasser certains types de post-féodalisme pour entrer dans des mécanismes républicains ou autres, a montré ses limites. Surtout au XXe siècle, dont on retiendra surtout la violence des États-nations qui se sont déchirés. Le processus européen permet un dépassement par le haut des États-nations, parce que chacun reconnaît que, face aux problèmes de la mondialisation, il ne peut faire face seul. Il faut se donner des espaces de solidarité plus amples. En même temps, jamais les citoyens n’accepteront de déléguer du pouvoir à une instance plus lointaine, comme Bruxelles, s’il n’y a pas parallèlement un renforcement des pouvoirs de proximité. Ce qui permettra un dépassement des États-nations par le bas. C’est pour cela que je suis fédéraliste. Si l’on a la diversité sans l’union, c’est la juxtaposition des égoïsmes, cela ne mène pas à autre chose que les conflits ; si l’on met des choses en commun sans conjuguer la diversité, on a de grands empires centraux qui finissent toujours par s’écrouler, souvent dans le sang.

Comment instaurer un tel système, institutionnellement ?

Très facilement, avec un bicamérisme. Une chambre pourrait représenter la force de l’union, par exemple le Parlement européen, qui du coup pourrait ne compter que 200 ou 300 députés, au lieu de 732, élus sur des listes transnationales, non pas par circonscriptions, mais sur un projet européen, qu’il soit socialiste, conservateur, souverainiste ou écologiste. La tête de liste des vainqueurs pourrait être le président de la Commission, et non pas n’importe quel troisième couteau, comme M. Barroso, que l’on voit émerger après les élections alors que personne n’en a entendu parler pendant la campagne. À côté, il faut une chambre, que j’appelle Sénat européen, qui représente la force de la diversité. Elle existe déjà, en différents lieux et sous différentes formes, que ce soit le Conseil européen au niveau des gouvernements, le Comité des régions européen, la Cosac (2) pour les Parlements nationaux, etc. Dans vingt ou trente ans, peut-être avant, nous aurons ce bicamérisme fédéral assumé. Car le processus d’affaiblissement des États-nations est un processus historique. Déjà, les trois quarts du travail des députés français consistent à décliner ce qui a été décidé à Bruxelles ou à Strasbourg.

Ceux qui nient que les États-nations sont en train d’être dépassés par le haut et ont besoin d’être dépassés par le bas se trompent d’ère historique. Les Britanniques l’ont compris, qui sont passés de un à quatre Parlements sans que la Couronne ne s’effondre. L’Allemagne veut négocier, dans le cadre de la future Constitution européenne, un pouvoir pour les Lander. Les Finlandais avaient peur de céder des droits aux Lapons, ils craignaient qu’ils se vendent aux Russes. Depuis qu’ils l’ont fait, il n’y a pas plus finlandais et plus pro-européens que les Lapons. À partir du moment où l’on donne des droits aux gens, cela n’encourage pas les scissions et l’égoïsme. On pourrait bien inventer une dévolution à la française, cela permettrait de régler entre autres les problèmes basque et corse. Le problème de la France est le manque de renouvellement de sa classe politique. Les responsables actuels ont été formatés à une autre époque.

Quand on parle de la question basque, il y a tout cela derrière. Ce n’est pas seulement la question de savoir s’il faut ou non de la violence. Il s’agit d’accompagner un processus historique de dépassement des États-nations. Et un bloc continental européen ne pourra pas proposer un autre modèle de société s’il est centralisé à la manière des États-nations. Les conflits du XXIe siècle n’auraient alors rien à envier à ceux du siècle passé, et opposeraient des blocs continentaux au lieu d’États-nations. Je pense que l’Europe a un modèle nouveau à offrir au XXIe siècle, qui est celui de l’union dans le respect de la diversité.

Propos recueillis par Dante Sanjurjo

Groupe de travail œuvrant à la mise en place d’un processus de paix par le dialogue, et réunissant à titre personnel des membres de partis, syndicats et associations nationalistes ou non, condamnant la violence ou pas (parti socialiste, Parti nationaliste basque, Batasuna…). Voir www.konponbidea.info

(2) Conférence des organes spécialisés dans les affaires communautaires et européennes des parlements de l’Union.