HAUT DE PAGE





Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




L'Amérique latine en proie à la division
Article paru dans Le Monde du 12.05.06

L'Amérique du Sud se présente en ordre dispersé au quatrième sommet Union européenne-Amérique latine et Caraïbes, qui s'ouvre vendredi 12 mai à Vienne. Les deux mécanismes d'intégration sud-américains sont en crise. Le retrait annoncé du Venezuela de la Communauté andine des nations (CAN) met la Colombie, le Pérou, l'Equateur et la Bolivie au pied du mur, sommés par le président vénézuélien, Hugo Chavez, de choisir entre des traités de libre-échange avec les Etats-Unis et la fidélité au bloc régional formé en 1969.

Le Mercosur, union douanière créée en 1991, se trouve menacé par les tensions économiques et commerciales entre l'Argentine et le Brésil, et par l'insatisfaction de l'Uruguay et du Paraguay, également attirés par les opportunités offertes par le marché américain. Le Venezuela, qui a théoriquement adhéré au Mercosur en décembre 2005, a joué, là encore, les trublions, puisque Caracas a soutenu la grogne des petits pays, tout en s'alignant sur les grands dans le conflit entre Argentins et Uruguayens à propos de la construction de deux usines de cellulose.

Sans être un litige suscité par le Mercosur, cette dispute entre les deux rives du rio de la Plata n'en montre pas moins l'impuissance de la diplomatie régionale et du tribunal installé à Asuncion, destiné à la solution des controverses. "Ce sont des signaux qui ne sont pas faciles à interpréter en Europe", avouait le ministre allemand des affaires étrangères, Frank-Walter Steinmeier, en visite à Brasilia, le vendredi 5 mai.

Pourtant, en décembre 2004, à Cuzco (Pérou), une Communauté sud-américaine des nations avait été lancée, devant englober la CAN et le Mercosur. L'Amérique du Sud mettait l'accent sur l'intégration physique. Trois institutions de crédit - la Corporation andine de développement (CAF), la Banque interaméricaine de développement (BID) et la Banque brésilienne du développement (BNDES) -, semblaient en mesure de soutenir les projets inventoriés par l'Initiative pour l'intégration de l'infrastructure régionale sud-américaine (IIRSA).

Tout cet échafaudage, fruit de tractations laborieuses, est désormais déstabilisé par la polarisation idéologique entre le centre gauche sud-américain et le populisme incarné par Hugo Chavez. Le Vénézuélien brigue l'héritage de Fidel Castro, qui aura 80 ans en août, et ne cesse de pourfendre "l'impérialisme américain". Cela n'empêche pas le Venezuela d'intensifier les échanges avec les Etats-Unis : les exportations sont passées de 15,2 milliards de dollars en 2001 à 34 milliards en 2005 et le prix du baril de pétrole n'en est pas le seul responsable. Les importations ont augmenté de 5,6 milliards à 6,4 milliards de dollars. M. Chavez n'a cessé d'accroître la part des compagnies étrangères dans l'exploitation pétrolière, tout en taxant davantage leurs bénéfices.

Le brut vénézuélien n'a pas besoin de libre-échange : faut-il pour autant condamner les industriels et les producteurs qui ne peuvent pas se passer d'accès aux marchés des pays développés ? La signature d'un traité de libre-échange avec les Etats-Unis n'a pas empêché le Mexique et le Chili de s'opposer à la guerre en Irak au Conseil de sécurité des Nations unies, ni le président mexicain, Vicente Fox, de défendre les droits des immigrés latinos. Pas plus que l'élection à la tête de l'Organisation des Etats américains (OEA) d'un socialiste chilien, José Miguel Insulza, préféré, pour la première fois dans l'histoire, au candidat de Washington.

"Nous ne voulons pas un climat de guerre froide en Amérique latine", souligne Marco Aurelio Garcia, conseiller diplomatique du président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva. "La guerre froide est finie. La diplomatie du Brésil à l'égard de l'Amérique du Sud et du reste du monde n'est pas basée sur le préfixe "anti". Nous ne sommes "anti-personne". Nous sommes "pour''", insiste M. Garcia, un des premiers dirigeants de la nouvelle gauche sud-américaine à théoriser les coalitions de centre gauche comme une leçon de la tragique expérience de Salvador Allende au Chili, qu'il a connue aux premières loges. "Je ne suis pas d'accord avec beaucoup d'aspects de la rhétorique de Chavez, ajoute-t-il dans un entretien à la Folha de Sao Paulo. Certaines interventions de Chavez ne me paraissent pas les plus appropriées."

"COMME UNE AUTO TAMPONNEUSE"

Parmi les interventions déplacées figurent les grossièretés assenées par M. Chavez à ses homologues et à d'autres personnalités, et son ingérence dans la campagne électorale au Pérou ou au Nicaragua. "Chavez agit comme une auto tamponneuse", pointe le social-démocrate vénézuélien Teodoro Petkoff, son challenger à l'élection présidentielle de décembre.

La mise en scène guerrière organisée pour annoncer la nationalisation des hydrocarbures en Bolivie, décidée par le président Evo Morales le 1er mai, a ravivé les tensions. "Malgré les intérêts divergents qui se sont exprimés à cette occasion, il y a une réelle interdépendance, car les Boliviens doivent vendre leur gaz et les acheteurs naturels sont leurs voisins, précise Félix Peña, à l'université Tres de Febrero, à Buenos Aires. Faire de l'énergie un vecteur d'intégration et non de divergence entre les pays, voilà le défi." Ce spécialiste croit aux synergies entre le Brésil, l'Argentine et le Chili.

L'intégration est un défi à la fois économique et politique, social et culturel. Cependant, si les affinités idéologiques prônées par M. Chavez avaient vraiment été une condition à la convergence entre les pays, l'Europe serait toujours à la case départ.

En Amérique latine, la conjonction du nationalisme et du corporatisme refuse la moindre cession de souveraineté. Ainsi le Mercosur reste un nain institutionnel, avec un minuscule secrétariat technique dont les rapports sont confidentiels. Et les sommets présidentiels ne suffisent pas à régler tous les problèmes, surtout lorsque l'intendance ne suit pas.

Dans ces conditions, la fuite en avant et les effets d'annonce deviennent une tentation, comme vient de le prouver l'entrée du Venezuela au Mercosur, avant même les négociations sur les conditions d'adhésion. Le Mercosur n'est pas un forum politique - comme le Groupe de Rio -, mais une union douanière encore imparfaite, régie par des traités et des accords dans divers domaines, que tout nouveau pays membre doit souscrire et transcrire dans sa législation.

Quelles que soient ses imperfections, l'intégration latino-américaine n'avancera pas en faisant table rase de la CAN et du Mercosur, sans oublier l'Amérique centrale, dont les avancées à côté du Mexique restent méconnues, mais n'en sont pas moins réelles.

Paulo A. Paranagua