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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Carré d'Europe N°14 – PRINTEMPS 2003 L'Europe vue d'Aquitaine
Au bout du tunnel (ferroviaire)

« Il ne peut y avoir croissance illimitée dans un territoire lui-même limité ».

Autre tunnel, même débat.

Le 24 janvier 2003, Gérard Onesta concluait le colloque organisé autour des présidents espagnols et français des Conseils régionaux pyrénéens, sur la "TCP", la Traversée Centrale (ferroviaire) des Pyrénées. Le Vice Président du Parlement Européen, après avoir rappelé les avancées et les risques du débat ferroviaire actuel dans l'Union (voir article en pages "Hémicycle") abandonnait tout ton protocolaire pour mettre chacun en face de ses responsabilités. Extraits :

"Fin 2001, la Commission Européenne sortait son "Livre Blanc" sur les transports. Le constat y était accablant : l'Union a, jusqu'ici, tout misé sur la route, et le bitume continental étant engorgé jusqu'à l'asphyxie, il faut d'urgence développer le rail et la voie d'eau. Malheureusement, ce bon constat est adossé à la programmation d'une augmentation massive, continue, et présentée comme inéluctable, des tonnages transportés. À aucun moment dans ce document, on ne s'interroge sur la nécessité ou la cohérence de cette fuite en avant - présentée comme symbole de d'enrichissement - et absolument rien n'est fait pour réduire le problème à la source. Il ne peut pourtant y avoir de croissance illimitée dans un territoire lui-même limité. (…)

Quand notre société européenne s'interrogera-t-elle sur ses besoins réels en matière de transports, au lieu de se les créer artificiellement ? Est-il, par exemple, responsable d'envoyer le lait des vaches autrichiennes en camion en Grèce pour le transformer en yaourts avant de réexpédier ceux-ci, toujours par camion, en Autriche, sous prétexte que l'Europe sociale n'existe pas, et que l'on peut jouer cyniquement sur des coûts de main d'œuvre déséquilibrés ? Va t-on, par des infrastructures, continuer à encourager de telles aberrations quand on sait ce que cela coûte en gaspillage d'énergie, en impact sur la santé humaine, en drames sociaux, et en destruction de territoires ? (…)

Ce qu'il est convenu d'appeler le "déficit démocratique" européen - la politique des transports étant arrêtée, au final, dans le huis clos des marchandages au Conseil des ministres de l'Union - renforce la déconnexion entre les besoins réels des gens et la réalité de l'aménagement de leur territoire. On y décrète quelques grands axes et on laisse à l'abandon les maillages de proximité. La libre concurrence ferroviaire, qui porte en elle la privatisation planifiée, accélèrera ce phénomène, entraînant dans nos régions la juxtaposition de sillons de nuisance et d'arrières pays déserts. (…)

Endiguer la gabegie routière passe par un basculement colossal du fret vers le ferroutage et le cabotage. Cela supposerait d'adosser cette politique à un budget européen autrement plus ambitieux que le saupoudrage actuel. Que sera l'horizon 2006 - fin de la période de programmation des fonds structurels - quand les sommes disponibles seront d'abord mobilisées pour exporter notre "modèle" de développement vers les nouveaux pays entrant dans l'Union ? (…)

Dans ce contexte européen non maîtrisé, nos Pyrénées se retrouvent submergées et oubliées. L'explosion du trafic y est programmée au-delà de la démesure, par millions de tonnes supplémentaires chaque année, sans qu'on ne s'attache à réduire, ni même canaliser, ce flux. Et ne croyez que nous soyons simplement sur un axe Madrid/Berlin. Singapour venant de s'acheter un port entier au Portugal pour y déverser ses containers, nous voilà, otages d'un Monopoly mondial de plus en plus absurde, sur la route de l'Asie ! (…)

Pour répondre à ce défi, méfions nous des solutions en trompe l'œil. Certains détournent le mot à la mode de "ferroutage", en préconisant très peu de fer - juste un tunnel ferré pour passer sous la montagne - et beaucoup de routes partout ailleurs. Non, le concept de ferroutage implique que fret voyage sur les grandes distances par rail, et soit simplement réparti au final, régionalement, par des camions de taille modeste, rayonnant autour d'un centre multimodal. La profession des transporteurs routiers doit changer ses méthodes de travail en ce sens, sinon les chauffeurs routiers seront les premières victimes d'une course à la productivité, où les bas salaires et les cadences infernales iront de pair avec la pollution et l'insécurité routière. (…)

Avant de prendre toute décision hâtive, il faut poser sur la table une carte complète des Pyrénées. On y découvre alors qu'elles sont bordées par deux canaux latéraux, l'un étant la mer Méditerranée et l'autre l'océan Atlantique, qui sont pour l'instant sous-utilisés. Depuis plus d'un quart de siècle aucune réflexion sérieuse n'a été entreprise pour développer le fret par cabotage. Il y a d'autres moyens de franchir une montagne que d'en saccager les vallées. (…)

Une traversée des Pyrénées par tunnel ferroviaire n'aura de sens que si elle permet de faire basculer vers le rail une large part du tonnage qui franchit cette frontière par milliers de camions/jour. Si ainsi, par économie de nuisances, elle soulage nos montagnes, elle sera un bienfait. Par contre, si elle ne fait qu'ajouter du trafic au trafic, elle ne résoudra rien, et sera rejetée par les pyrénéens. Pour répondre à cette question, il faut inscrire notre réflexion régionale dans le débat européen, et demander, à ce niveau, des études non biaisées, sincères et contradictoires. Refuser d'anticiper ce débat en croyant éviter une infrastructure supplémentaire, serait abandonner à coup sûr les Pyrénées à la dictature du camion, et être certains de perdre ce combat, vallée après vallée. (…)

Alors que serait cette fameuse nouvelle traversée ferroviaire des Pyrénées ? Alternative à la destruction de nos montagnes, ou fuite en avant ? Elle sera, en fait, ce que nous en ferons. Car gouverner ce n'est pas se laisser imposer une infrastructure parce qu'un modèle de (non) développement a échappé à tout contrôle. Gouverner c'est d'abord définir, en concertation, un modèle de société souhaitable, et ensuite, ensuite seulement, décider quelles sont les infrastructures à créer pour atteindre ce but. On nous dit qu'un tunnel est souhaitable ? Et bien faisons en sorte - parce qu'il s'inscrira dans une société apaisée - qu'il soit souhaité ! C'est ainsi que nous serons entendu des institutions et compris des populations."