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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




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Pour Toulouse, j'accuse

La ville rose porte le deuil. Et chacun de se demander qui a pu permettre que la réalité rejoigne ainsi un cauchemar pourtant mille fois annoncé. Car Toulouse savait. Un jour ou l'autre, il arriverait " quelque chose " à l'ONIA, et ce serait terrible. L'évidence jusqu'à l'absurde.
Vendredi 21 septembre, j'étais à mon domicile, non loin du lieu de l'explosion. Comme toute ma ville, j'ai senti l'onde de choc me traverser le corps et les murs. Connaissant la toxicité des produits de chaque usine du site, je dois avouer que j'ai vécu les premières minutes du drame avec, au fond de moi, la terreur d'un "Bhopal-sur-Garonne". J'ai même eu l'étrange réflexe de regarder ma montre et de me dire : "Tu te rappelleras qu'il était 10 h 18", comme pour prendre date pour un futur procès… Car procès il y aura, en justice peut-être, devant la société sûrement. Mais le décodage de cette "boîte noire politique, administrative et industrielle" sera long, les responsabilités étant aussi diluées que les poisons étaient concentrés dans l'enceinte du complexe chimique.
Les élus locaux diront - avec raison - que de tels sites classés sont couverts par l'autorité de l'État. Pour autant, au cours des enquêtes, lors des extensions successives du site, on n'a pas vu de conseils municipaux s'opposer farouchement par leur vote, ni manifester sur place en écharpe tricolore. Plus grave peut-être, ces édiles, qui ont un large pouvoir d'aménagement de l'espace, ne se sont guère servis de leur plan d'occupation des sols ou de leur schéma d'urbanisme pour éloigner du danger les zones d'habitation ou de commerce… La logique étant vite bloquée par des ambitions de bétonneur qu'on ne veut rogner, ou des royalties fiscales qu'on ne veut amputer.
Pour leur part, les administrations, DRIRE ou préfecture - peut-être écartelées entre des consignes de plusieurs ministères - n'ont eu de cesse de "gérer le risque", c'est-à-dire d'anesthésier les peurs et les résistances sous des discours aussi péremptoires que rassurants. Les textes masquant la réalité, tous les scénarios catastrophe n'ont pas été étudiés. Le pouvaient-ils d'ailleurs ? Comment, par exemple, faire face à l'acte d'un malveillant ou d'un désespéré quand des centaines de camions entrent et sortent chaque semaine, ou quand des conduites de produits toxiques courent le long des berges de la Garonne ? Comment faire croire que l'on avait pensé à l'explosion quand on laisse les gros avions de Blagnac survoler le site à basse altitude à chaque heure, ou que l'on pousse le ridicule jusqu'à demander aux gens de rester calfeutrés chez eux, alors qu'ils n'ont plus ni portes, ni fenêtres, ni parfois de toiture ?
Quant aux industriels, souvent relayés par des syndicats pris en otage au nom de l'emploi, ils ont oscillé entre le mépris du "catastrophisme écolo" et le chantage à la délocalisation vers des contrées où les normes environnementales et sociales sont inexistantes… Il est vrai que des actionnaires peu soucieux de philanthropie attendent leurs dividendes. La valeur du patrimoine foncier ne pouvait-elle pourtant payer une bonne part du déménagement, tant ces terrains enclavés dans la ville sont valorisables ?
Le caractère bien trempé des Toulousains, soudés en une solidarité réflexe comme dans une mêlée de leur cher rugby, les aide à tenir, face au drame. Mais ils n'accepteront plus d'être payés de mots, ni d'être les victimes finales d'histoires de gros sous. On ne peut décemment pas réamorcer cette bombe chimique à leur porte.
Qu'il est dur aujourd'hui d'être, pour les Verts, dans le rôle de Cassandre, en devins jamais crus. Qu'il est rageant de se remémorer nos dossiers rédigés en vain, nos lettres sans réponse, nos éternelles manifs avec masques à gaz au rond-point de l'ONIA. Il faudra d'ailleurs s'interroger, nous-mêmes, écologistes - pourtant irrigués par le formidable mouvement associatif - sur notre difficulté à faire bouger décideurs et populations. Était-il illusoire de parier sur la pédagogie qui est par nature complexe, alors que le débat politique, pour être "vendeur", a horreur de la complexité ?
L'accident de Toulouse agit pourtant comme un immense révélateur, avec un champ de remises en cause presque sans limites : Oser refondre une législation trop normative, et c'est construire l'Europe sur le concret, car la "Directive Seveso" ne vaut pas grand-chose, Toulouse en ruines en témoigne. Oser casser le chantage à la délocalisation, et c'est réinventer les rapports sociaux dans l'entreprise, mais aussi la mondialisation en termes de solidarité Nord-Sud. Oser construire une vraie démocratie locale, et c'est repenser les enquêtes d'utilité publique, cet hallucinant mécanisme décisionnel de démocratie inversée, où un seul ministre peut contredire l'avis d'une administration, qui peut ignorer le sentiment des élus, qui peuvent quant à eux passer outre le désir de toute la population. Oser développer la recherche systématique d'alternatives, c'est rendre ses lettres de noblesse au service public. Oser s'interroger sur la finalité et l'utilité des produits fabriqués, c'est donner du corps au concept de développement durable…
Est-il toujours irresponsable, aujourd'hui, de lancer de tels débats ? Qui sont les irresponsables dans une société où l'actualité sonne, chaque jour plus fort, le glas du système ?
Alors oui, pour Toulouse, j'accuse.
J'accuse une prétendue logique administrative et mercantile d'avoir impunément, et pendant trop longtemps, défié à la fois le simple bon sens et la vie.
Gérard Onesta