Carré
d'Europe N°8 – AUTOMNE 2002 L'Europe vue de
Midi-Pyrénées
Pour
Toulouse, j'accuse
La
ville rose porte le deuil. Et chacun de se demander qui a pu
permettre que la réalité rejoigne ainsi un
cauchemar pourtant mille fois annoncé. Car Toulouse
savait. Un jour ou l'autre, il arriverait " quelque chose
" à l'ONIA, et ce serait terrible. L'évidence
jusqu'à l'absurde.
Vendredi 21 septembre, j'étais
à mon domicile, non loin du lieu de l'explosion. Comme
toute ma ville, j'ai senti l'onde de choc me traverser le corps
et les murs. Connaissant la toxicité des produits de
chaque usine du site, je dois avouer que j'ai vécu les
premières minutes du drame avec, au fond de moi, la
terreur d'un "Bhopal-sur-Garonne". J'ai même eu
l'étrange réflexe de regarder ma montre et de me
dire : "Tu te rappelleras qu'il était 10 h 18",
comme pour prendre date pour un futur procès… Car
procès il y aura, en justice peut-être, devant la
société sûrement. Mais le décodage
de cette "boîte noire politique, administrative et
industrielle" sera long, les responsabilités étant
aussi diluées que les poisons étaient concentrés
dans l'enceinte du complexe chimique.
Les élus locaux
diront - avec raison - que de tels sites classés sont
couverts par l'autorité de l'État. Pour autant,
au cours des enquêtes, lors des extensions successives du
site, on n'a pas vu de conseils municipaux s'opposer
farouchement par leur vote, ni manifester sur place en écharpe
tricolore. Plus grave peut-être, ces édiles, qui
ont un large pouvoir d'aménagement de l'espace, ne se
sont guère servis de leur plan d'occupation des sols ou
de leur schéma d'urbanisme pour éloigner du
danger les zones d'habitation ou de commerce… La logique
étant vite bloquée par des ambitions de bétonneur
qu'on ne veut rogner, ou des royalties fiscales qu'on ne veut
amputer.
Pour leur part, les administrations, DRIRE ou
préfecture - peut-être écartelées
entre des consignes de plusieurs ministères - n'ont eu
de cesse de "gérer le risque", c'est-à-dire
d'anesthésier les peurs et les résistances sous
des discours aussi péremptoires que rassurants. Les
textes masquant la réalité, tous les scénarios
catastrophe n'ont pas été étudiés.
Le pouvaient-ils d'ailleurs ? Comment, par exemple, faire face
à l'acte d'un malveillant ou d'un désespéré
quand des centaines de camions entrent et sortent chaque
semaine, ou quand des conduites de produits toxiques courent le
long des berges de la Garonne ? Comment faire croire que l'on
avait pensé à l'explosion quand on laisse les
gros avions de Blagnac survoler le site à basse altitude
à chaque heure, ou que l'on pousse le ridicule jusqu'à
demander aux gens de rester calfeutrés chez eux, alors
qu'ils n'ont plus ni portes, ni fenêtres, ni parfois de
toiture ?
Quant aux industriels, souvent relayés par
des syndicats pris en otage au nom de l'emploi, ils ont oscillé
entre le mépris du "catastrophisme écolo"
et le chantage à la délocalisation vers des
contrées où les normes environnementales et
sociales sont inexistantes… Il est vrai que des
actionnaires peu soucieux de philanthropie attendent leurs
dividendes. La valeur du patrimoine foncier ne pouvait-elle
pourtant payer une bonne part du déménagement,
tant ces terrains enclavés dans la ville sont
valorisables ?
Le caractère bien trempé des
Toulousains, soudés en une solidarité réflexe
comme dans une mêlée de leur cher rugby, les aide
à tenir, face au drame. Mais ils n'accepteront plus
d'être payés de mots, ni d'être les victimes
finales d'histoires de gros sous. On ne peut décemment
pas réamorcer cette bombe chimique à leur
porte.
Qu'il est dur aujourd'hui d'être, pour les
Verts, dans le rôle de Cassandre, en devins jamais crus.
Qu'il est rageant de se remémorer nos dossiers rédigés
en vain, nos lettres sans réponse, nos éternelles
manifs avec masques à gaz au rond-point de l'ONIA. Il
faudra d'ailleurs s'interroger, nous-mêmes, écologistes
- pourtant irrigués par le formidable mouvement
associatif - sur notre difficulté à faire bouger
décideurs et populations. Était-il illusoire de
parier sur la pédagogie qui est par nature complexe,
alors que le débat politique, pour être "vendeur",
a horreur de la complexité ?
L'accident de Toulouse
agit pourtant comme un immense révélateur, avec
un champ de remises en cause presque sans limites : Oser
refondre une législation trop normative, et c'est
construire l'Europe sur le concret, car la "Directive
Seveso" ne vaut pas grand-chose, Toulouse en ruines en
témoigne. Oser casser le chantage à la
délocalisation, et c'est réinventer les rapports
sociaux dans l'entreprise, mais aussi la mondialisation en
termes de solidarité Nord-Sud. Oser construire une vraie
démocratie locale, et c'est repenser les enquêtes
d'utilité publique, cet hallucinant mécanisme
décisionnel de démocratie inversée, où
un seul ministre peut contredire l'avis d'une administration,
qui peut ignorer le sentiment des élus, qui peuvent
quant à eux passer outre le désir de toute la
population. Oser développer la recherche systématique
d'alternatives, c'est rendre ses lettres de noblesse au service
public. Oser s'interroger sur la finalité et l'utilité
des produits fabriqués, c'est donner du corps au concept
de développement durable…
Est-il toujours
irresponsable, aujourd'hui, de lancer de tels débats ?
Qui sont les irresponsables dans une société où
l'actualité sonne, chaque jour plus fort, le glas du
système ?
Alors oui, pour Toulouse,
j'accuse.
J'accuse une prétendue logique
administrative et mercantile d'avoir impunément, et
pendant trop longtemps, défié à la fois le
simple bon sens et la vie.
Gérard Onesta