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Gérard ONESTA
Député Vert européen,
Vice Président du Parlement européen




Pourquoi on ferme ?

Changement de sigle, mais pas de logique. Exit le vieux FEOGA (Fonds Européen d'Orientation et de Garantie Agricole) dont le volet "Garantie" subventionnait essentiellement les productions massives, tandis que la petite section "Orientation" aidait au soutien du tissus rural. La PAC - cette Politique Agricole Commune qui représente 40 % du budget de l'Union - se déclinera désormais en FEAGA (Fonds Européen Agricole de Garantie) qui ne servira plus qu'à soutenir les cours des produits, et en FEADER (Fonds Européen Agricole de DEveloppement Rural) qui prétend aider à la cohésion sociale et à la qualité environnementale de nos campagnes. La simplification comptable et juridique continue pourtant à ne laisser que des miettes budgétaires au second volet, ce qui inquiète la Confédération paysanne. "Produire, employer, préserver", par ces mots clé, celle-ci a mis au cœur de son projet syndical la défense des petites fermes, éternelles oubliées de la PAC… À l'heure où cette dernière est l'objet de tous les marchandages entre Blair et Chirac, Carré d’Europe a rencontré Chantal Jacovetti, paysanne en Lozère et secrétaire nationale de la Confédération Paysanne, membre de la Coordination Paysanne Européenne. Interview.

Une "nouvelle PAC" a vu le jour en 2003. Quelle première évaluation peut-on en faire ?

La Confédération Paysanne ne veut pas de cette PAC qui ne fait qu’éliminer des paysans, au rythme de 200 000 fermes européennes par an. Au nom d’une vocation exportatrice de l’agriculture - mais surtout pour sacrifier au dogme du marché mondial - elle a réduit le prix des produits et compensé cette baisse par des aides directes aux agriculteurs. Cette politique a entraîné un agrandissement chronique des exploitations, la confrontation entre "paysan rentier" et "paysan précaire", mais aussi des déséquilibres de la production mondiale aux conséquences catastrophiques pour le Sud. Cette PAC n'a rien d'une "politique commune", c'est plutôt un outil aux mains des multinationales de l’agroalimentaire et de la pétrochimie pour servir leurs seuls intérêts. Nous ne refusons pas une politique agricole commune, bien au contraire, mais la PAC "modèle 2003" n'a pas rompu avec une production toujours plus polluante, et son concept "d'écoconditionnalité" n’est que de la poudre aux yeux vu qu'il n'est pas doté de vrais moyens. L’Europe n’a pas su résister aux règles imposées par l’OMC, le "Non" des paysans au Traité Constitutionnel exprime le désir de sortir de cette logique pour une Europe plus solidaire avec une paysannerie nombreuse.

Que serait, pour ton syndicat, une "PAC modèle" ?

Elle serait axée sur des prix rémunérateurs basés sur les conditions de production réelles, donc différenciés. Elle favoriserait une agriculture diversifiée, économe en intrants, en eau et en énergie, solidaire du Tiers Monde, et ferait tout pour maintenir des paysans sur leurs terres en maîtrisant et répartissant les productions... En un mot, ce serait une "agriculture paysanne" qui relocaliserait plutôt que délocaliser !

Certains, notamment à la Conf, disent qu’il faut tendre vers une agriculture européenne 100 % bio…

Bio ou pas en bio… c’est un faux débat. Le vrai problème est que la plupart des paysans n’ont pas le choix de produire "en chimique" ou non. Regardons plutôt quels moyens sont mis au niveau de la recherche pour créer une agronomie qui évite au maximum le recours aux pesticides sans passer par les OGM ni l’agriculture "raisonnée", mais en mettant par exemple en avant les semences paysannes.

Tu es venue à Bruxelles pour y défendre les "petites fermes". Pourquoi ?

Attention, le mot "petite" ne doit être trompeur : il s'agit de belles exploitations, totalement viables, avec des dizaines de bovins ou des centaines d'ovins. Mais aujourd'hui les "seuils administratifs" sont rédigés pour empêcher de telles fermes de recevoir des aides publiques. À chaque crise, un plan de cessation d’activité leur est même proposé. Pourtant derrière chacune de ces fermes, il y a un savoir-faire mais aussi un "savoir-être" apprécié par les consommateurs, c’est-à-dire une paysanne ou un paysan intégré dans un tissu social vivant et un environnement préservé. Pour résister, beaucoup d’entre elles ont dû adopter des systèmes de production à haute valeur ajoutée. Les petites fermes sont aussi l’avenir car, par leur taille, elles sont plus facilement transmissibles. Elles sont ancrées dans un territoire, créant des outils de développement local et surtout… des emplois. Au contraire, les grosses exploitations - qui captent en France 73 % des aides communautaires en couvrant 59 % des superficies agricoles - ne génèrent que 25 % des emplois. Même déséquilibre dans tous les pays européens. Voilà pourquoi la Conf' revendique un plafonnement des aides par actif et une redistribution vers les petites fermes. Cela se justifie à deux titres : d'abord à cause de leur multi-fonctionnalité : préservation des paysages, développement d'activités connexes (artisanat, commerces, tourisme), fin de l'exode rural et donc des tensions dues aux concentrations urbaines… Ensuite en raison de leur "handicap", car les petites fermes sont les plus nombreuses en zones défavorisées abandonnées par l’agriculture productiviste, où elles sont primordiales puisqu'elles poussent à y maintenir des services publics performants. N'en déplaise à la PAC, un paysan, une paysanne sont bien plus que de la simple main d’œuvre, ce sont des créateurs de richesses sociales…

La Confédération Paysanne a rejeté le Traité Constitutionnel européen. La victoire du Non prive l'europarlement de nouveaux et vrais moyens d'actions sur la PAC, comme passer du simple droit de commentaire au pouvoir de codécision législative et budgétaire… Par quels moyens concrets comptes-tu, désormais, atteindre la PAC de tes rêves ?

Pour la fixation des prix des produits, les députés n’auraient pas eu le dernier mot, même s'il est vrai qu’il y avait des avancées indéniables... Le problème est que se trouvaient mélangés dans un même texte des éléments constitutionnels - fixant les droits et devoirs pour vivre ensemble - avec l'actuel traité économique libéral que je jugeais prépondérant. Je ne pouvais pas approuver ça. À Bruxelles, j’ai vu que le système, sur lequel nous avons peu de moyens d’action, ne fonctionne pas…