Frits
Bolkestein ne reconnaîtra pas son bébé.
Amendée, édulcorée, vidée : c'est
une proposition de Directive fameusement passée à
la moulinette parlementaire qui sera adoptée ce jeudi à
Strasbourg. Socialistes et conservateurs se sont entendus,
mardi soir, sur une nouvelle version du texte de
libéralisation des services, qui rassemble le plus
grand nombre.
Concrètement,
les États membres pourraient restreindre l'accès
à leur marché pour des raisons d'ordre, de
sécurité et de santé publique, ainsi que
de protection de l'environnement, mais pas de protection des
consommateurs ni de politique sociale. Pour l'eurodéputée
belge Véronique De Keyser, "cette dernière
reddition est la pire du point de vue symbolique, la plus
inacceptable du point de vue politique". "Elle
est le signe manifeste de l'incompréhension
(volontaire) de certains aux revendications légitimes
des travailleurs", tempête la socialiste, qui
rejettera le texte, tout comme d'autres coreligionnaires
belges et français, l'extrême gauche et les
Verts. L'Ecolo Pierre Jonckheer figure parmi eux aussi.
ENTRETIEN
AVEC PIERRE JONCKHEER :
Pourquoi
allez-vous rejeter le texte ?
Le
texte, tel qu'il est maintenant, avec les multiples
dérogations qu'on a introduites, à la fois sur
son champ d'application et sur le principe du pays d'origine,
ressemble à un gruyère. Le compromis (ndlr :
entre socialistes et conservateurs) est soumis à des
interprétations contradictoires. Tout cela m'amène
à dire qu'on va faire un mauvais boulot. L'idée
du vote négatif, ce n'est pas d'être contre la
libre prestation des services, ce n'est pas un geste
protectionniste à l'égard des nouveaux États
membres. Au vu des critiques émises et des
interrogations sur la portée exacte des différents
articles, il eût mieux valu que la Commission reprenne
sa copie et en réécrive une plus ciblée.
Lorsqu'un étudiant n'a pas réussi sa première
session, on lui donne une chance en deuxième session.
Sur un texte mal fagoté, un compromis mal ficelé,
la Commission européenne et les États membres
auront les mains libres. Il y a une volonté générale
d'accélérer le tempo pour une adoption finale de
la Directive en juin. Ce sont les parlementaires nationaux qui
vont maintenant devoir jouer vis-à-vis de leur
gouvernement.
N'avez-vous
pas l'impression de mener un combat d'arrière-garde?
On
a eu une stratégie double. Puisqu'on ne va pas pouvoir
faire rejeter la Directive, on a introduit des amendements
visant à la vider de sa substance. On préfère
avoir des Directives sectorielles. Alors cela fait peut-être
un peu arrière-garde, mais je vous rappelle que les
quatre partis démocratiques ont fait campagne
électorale en plaidant pour un examen en parallèle
d'une Directive-cadre sur les services d'intérêt
économique général et de cette Directive
sur le marché intérieur des services. Et l'on
n'est pas dans ce scénario-là.
Le
texte n'est peut-être pas bon, mais il sert au moins à
supprimer les entraves superflues et discriminatoires...
Je
suis tout à fait d'accord, mais faisons préalablement
un exercice collectif, sous l'égide de la Commission,
pour évaluer les restrictions existant dans les
vingt-cinq États membres au droit d'établissement
et aux prestations transfrontières. Cela a, par
exemple, déjà été fait pour
répertorier les régimes fiscaux dommageables et
ayant entraîné une concurrence fiscale déloyale.
Ce travail préalable aurait facilité le travail
juridique en disant : là on doit démanteler, là
on peut harmoniser, là on peut faire jouer la
reconnaissance mutuelle. Aujourd'hui, je ne sais toujours pas
quels sont les secteurs d'activités où il existe
réellement des obstacles.
Sabine
Verhest
Article
paru dans La Libre Belgique le 16
février 2006