La
Commission européenne a finalement décidé
de conforter l'essentiel du modèle social suédois
face à la pression des entreprises originaires des pays
de l'élargissement. Dans un avis transmis dans la nuit
du mardi 31 janvier au mercredi 1er février à la
Cour de justice européenne à propos de l'affaire
Vaxholm, elle a indiqué en substance que les Suédois
étaient tout à fait habilités à
exiger, sur leur territoire, le respect des conventions
collectives négociées entre employeurs et
syndicats. En Suède, cette prise de position devrait
soulager les pouvoirs publics et les organisations syndicales,
qui sont sur le pied de guerre. Dans les prochains jours, les
syndicats suédois, auxquels adhèrent plus de 80
% des salariés du pays, vont lancer une vaste opération
de mobilisation pour la défense du modèle
suédois.
"Je
suis absolument convaincu que la législation suédoise
est compatible avec le droit européen, a déclaré
le ministre social-démocrate du travail, Hans
Karlsson, lundi, rendant compte de l'avis transmis par le
gouvernement suédois. Cela signifie que les
organisations syndicales ont le droit d'exiger un accord
collectif selon les mêmes conditions qui prévalent
pour les entreprises suédoises et de mener des actions
de lutte pour obtenir de tels accords."
Cette
affaire, devenue emblématique, a démarré
en juin 2004 lorsque l'entreprise lettone Laval un Partneri
avait obtenu, grâce à des salaires bien plus bas,
le contrat de construction d'une école communale à
Vaxholm, au nord de Stockholm. Un syndicat suédois
avait voulu faire signer à l'entreprise lettone les
accords collectifs, ce qui aurait signifié une hausse
substantielle des salaires. Les Lettons avaient refusé
en invoquant la libre circulation des travailleurs. Les
syndicats avaient répliqué par le blocus du
chantier, entraînant l'abandon des Lettons.
Le
29 avril, le tribunal du travail de Stockholm, saisi par
l'entreprise lettone, a décidé de demander
l'avis de la Cour européenne de justice. La Commission
avait jusqu'à mardi minuit pour faire part de son avis,
sur un sujet de nature à enflammer le débat
entre les États membres, à l'heure où le
Parlement européen s'apprête à examiner en
première lecture, le 14 février, le projet très
controversé de Directive sur la libre circulation des
services (dite "Bolkestein"). Il s'agit d'un
"jugement de Salomon", note un haut responsable
européen. Pour le service juridique de la Commission,
une entreprise étrangère ne peut ignorer les
conventions collectives locales, ces dernières assurant
une transposition satisfaisante de la Directive sur le
détachement des travailleurs, qui prévoit que
les actifs étrangers employés par un employeur
non résident doivent l'être aux conditions
locales en matière d'horaires, de congés et de
salaire minimum.
Cependant,
la Commission précise que rien n'autorise les Suédois
à imposer des contraintes qui vont, en vertu des
conventions collectives en place, au-delà des standards
fixés par la Directive détachement. "Cela
signifie que les conventions collectives ne peuvent imposer
aux salariés l'obligation d'adhérer à un
syndicat, ou à leurs employeurs de contribuer à
un fonds de formation", dit un expert. L'avis de la
Commission était d'autant plus attendu que le
commissaire en charge du marché intérieur,
l'Irlandais Charlie McCreevy, s'était cru autorisé,
en octobre 2005, à donner raison aux Lettons. Thomas
Ostros, le ministre suédois de l'économie, avait
alors jugé le commentaire "inacceptable" et
menacé de bloquer la future Directive des services.
Face au tollé, le président de la Commission,
José Manuel Barroso, avait dû désavouer
son commissaire en expliquant que ses propos avaient été
"mal interprétés".
Philippe
Ricard et Olivier Truc
Article paru dans l'édition
du Monde du 2 février 2006