Bruxelles
repousse les frontières du libéralisme
Que
vous soyez plombiers, architectes, pharmaciens, avocats ou
notaires..., retenez bien cette abréviation : PPO, pour
«principe du pays d'origine». C'est le nerf de la
guerre du projet de libéralisation des services au sein
de l'Union européenne. Pour ses partisans (la
Commission et les libéraux), le PPO est la formule
magique qui facilitera les prestations de services
transfrontières, dopera la compétitivité
et l'emploi, fera baisser les prix et améliorera le
choix et la qualité des services offerts aux
consommateurs. Pour ses opposants (en gros, la gauche mais
aussi beaucoup de députés européens de
centre droit), c'est au contraire, une dérégulation
aveugle qui donne carte blanche aux entreprises pour qu'elles
déplacent leurs sièges sociaux vers les États
membres ayant des normes sociales, fiscales et
environnementales moins exigeantes. Bref, un dossier qui
promet de belles empoignades.
Moins
d'obstacles. Le chantier de la libéralisation a été
entamé en janvier par la Commission européenne
dans un projet de législation visant à établir
un cadre général pour les services dans les 25
États membres de l'UE. Un vaste secteur qui représente
autour de 60 % du PIB de l'Union européenne et près
de 65 % de l'emploi. L'enjeu est donc de taille.
Officiellement, il s'agit de "faciliter la vie des
entreprises en éliminant les obstacles à la
liberté d'établissement". Le PPO, le
principe du pays d'origine, permet aux prestataires exerçant
de manière légale leur activité dans un
État membre de proposer leurs services dans tous les
pays de l'Union sans avoir à répondre aux
exigences des pays d'accueil. En pratique, il s'agit de
permettre à un architecte polonais de fournir ses
services sur un chantier en Suède, sans autre
contrainte administrative que celles imposées par
Varsovie, ou à un agent de voyage tchèque
d'ouvrir une agence à Madrid sans avoir à se
soumettre aux procédures d'agrément espagnoles.
Mais dans les faits, le texte est ultra complexe à tel
point que certains n'hésitent pas à le qualifier
d'Ovni. Pour y voir plus clair, les eurodéputés
ont donc organisé une journée d'audition le 11
novembre. Avocats, universitaires, associations de défense
des consommateurs, syndicalistes et représentants du
patronat s'y sont succédé pour souligner les
risques du texte et demander des dérogations.
"Coup
de force". Première crainte exprimée
notamment par la Confédération européenne
des syndicats (CES) : "Le projet risque d'entraîner
une spirale de déréglementations vers le bas qui
verrait les États membres se concurrencer l'un
l'autre." Selon l'ONG Oxfam, le concept du principe
du pays d'origine va vider de son sens la Directive sur le
détachement des travailleurs selon laquelle une
entreprise détachant des salariés dans un autre
État applique les conditions de travail de ce pays. Ce
que conteste bien sûr le Conseil des ministres
européens. Les États membres ont abordé
pour la première fois le sujet, hier, au cours d'un
déjeuner. Les libéraux, emmenés notamment
par la Grande-Bretagne, applaudissent au PPO. Selon la
présidence néerlandaise, les autres pays
"reconnaissent que ce principe est l'élément
central et acceptent de travailler sur cette base". Mais
à condition d'obtenir les dérogations qu'ils
demandent. Et la liste est longue : le secteur de
l'audiovisuel, les soins de santé et les professions
réglementées comme les notaires ou les
pharmaciens...
Enfin,
l'avenir des services publics - appelés dans le jargon
européen les services d'intérêts généraux
- pourrait en prendre un coup. La Commission a renoncé,
l'hiver dernier, à proposer une Directive pour les
encadrer, mais la Directive services en concerne certains.
"C'est un coup de force de l'ultra libéral
Frits Bolkestein (le commissaire sortant au Marché
intérieur, ndlr) pour les démanteler",
accusent ainsi plusieurs députés. La bataille
d'amendements peut commencer.
Julie
MAJERCZAK
Libération du 26 novembre 2004