La
proposition de Directive mise sur la table par la Commission
concerne de très nombreuses professions, dont
l'exercice devrait être, à terme, libre dans
toute l'Union. Sa mise en œuvre bute sur les disparités
sociales et de qualifications.
Les
entreprises de bâtiment et de travaux publics installées
en Pologne doivent-elles pouvoir envoyer librement leurs
ouvriers faire des chantiers en Allemagne ou en France aux
conditions polonaises ? Un dentiste maltais peut-il ouvrir un
cabinet en Italie en restant assujetti à la législation
de son pays ? Ces deux problématiques illustrent la
difficulté de créer un marché unique des
services dans l'Union européenne (UE), alors que
l'élargissement du 1er mai a augmenté
considérablement les disparités de
qualifications et de protection sociale. Dans cette affaire,
il faut distinguer la question de la liberté de
prestation des entreprises de services qui concerne aussi bien
les boulangers que les peintres en bâtiment ou les
consultants. Et celle des professions réglementées,
dont l'exercice est soumis à la possession d'un
diplôme, qui a déjà donné lieu à
une abondante jurisprudence de la Cour de justice européenne
de Luxembourg. La Directive sur la libéralisation des
services proposée début 2004 par la Commission
européenne prévoit d'encadrer l'activité
de dizaines de professions par les lois des pays où
sont situées les entreprises, même quand elles
travaillent hors de chez elles. La législation du pays
où se trouvent les chantiers passerait au second rang.
Ces propositions suscitent un vif débat entre partisans
et détracteurs du projet, au moment où États
membres, Parlement européen et Commission engagent les
négociations. Le promoteur du texte, l'ancien
commissaire libéral au marché intérieur
Frits Bolkestein, membre de la Commission sortante de Romano
Prodi, avait cherché à supprimer, ou limiter,
les multiples entraves mises à la libre circulation des
services. La quasi-totalité des services sont concernés
par la Directive, du transport de fonds aux pompes funèbres,
en passant par les commerçants, les sages-femmes, les
consultants, ou les agences de voyage. L'enjeu est énorme
puisque les services représentent entre 50 % et 60 % de
l'économie européenne. Les syndicats, ainsi que
de nombreuses organisations patronales pourtant favorables au
texte, ne sont pas convaincus. "Même en
respectant les minima sociaux, les écarts de salaires
sont tellement grands dans l'Europe à vingt-cinq qu'un
tel projet risque de susciter une concurrence difficile à
supporter pour les entreprises implantées dans les
anciens pays membres", observe Raphael Anspach, de
l'Union européenne de l'artisanat et des petites et
moyennes entreprises. Un ouvrier peintre est, rappelle-t-il,
payé 3,52 euros l'heure en Pologne, soit trois fois
moins qu'en France et en Allemagne. Pour calmer le jeu, la
Commission a prévu une trentaine de dérogations
au principe du pays d'origine. La distribution d'eau et de
gaz, les services postaux, en seront, par exemple, exclus.
Soutenus par la plupart des gouvernements, les professionnels
de la santé réclament leur exclusion d'un projet
dont la complexité alimente les interrogations. "Le
vrai problème n'est pas tant le dumping social, où
les garanties sont à mon avis réelles, que les
problèmes de contrôle, et de sécurité
juridique", observe un diplomate. En cas de litige
sur le contrat signé avec un prestataire tchèque
ou estonien, ce sont en effet les juridictions de ces pays qui
deviendront compétentes. "Les règles de
protection des consommateurs du pays du consommateur ne
seraient tout simplement pas d'application",
s'inquiète Jim Murray, secrétaire général
du Bureau européen des unions de consommateurs.
Par
souci de simplification, le projet de la Commission prévoit
par ailleurs que les entreprises ne seront plus tenues de
notifier aux autorités le détachement de
travailleurs sur le territoire d'un État membre. "C'est
une bonne disposition, car actuellement des consultants
français qui viennent travailler deux jours en Belgique
doivent être déclarés par leur société",
dit un représentant du patronat belge. Petit problème,
toutefois : les inspecteurs du travail ne pourront plus
identifier les endroits où intervenir, et devront se
contenter de contrôles inopinés. "Les
pays d'origine n'auront, bien sûr, pas les moyens de
contrôler l'activité de leurs entreprises aux
quatre coins de l'Union", s'inquiétait Wilhelm
Küchler, le président de la Fédération
de l'industrie européenne de construction, lors d'une
récente audition au Parlement européen. "Ce
dispositif est de nature à remettre en cause la logique
de la construction européenne ; il permet d'ouvrir à
la concurrence des pans entiers d'activité alors que
l'harmonisation est très faible", dit
l'eurodéputé français Jacques Toubon
(PPE/UMP). Les premières négociations entre les
États membres ont montré, jeudi 25 novembre à
Bruxelles, que si les capitales sont favorables au principe de
l'ouverture à la concurrence de ce secteur-clé,
elles restent très divisées sur la méthode.
Outre la santé, Paris veut aussi protéger les
jeux de hasard, les professions juridiques réglementées
- notaires, huissiers - et l'audiovisuel. Seuls les pays les
plus libéraux, à l'instar de la Grande-Bretagne,
soutiennent sans états d'âme le principe du pays
d'origine.
Philippe
Ricard
Article paru
dans Le Monde du 29 novembre 2004