Le
président de la Commission européenne, José
Manuel Durao Barroso, a déclaré lundi que
certains éléments de la "Directive
Bolkestein" pourraient être revus, mais qu'elle
serait bien appliquée, pour augmenter la
"compétitivité" de l'Europe. Ses
opposants protestent contre les "mensonges" au sujet
d'une éventuelle "remise à plat" de la
Directive.
José
Manuel Durao Barroso a averti lundi les 15 pays de
l'"ancienne" Union européenne que son rôle
n'était pas de les défendre contre la
concurrence des dix nouveaux venus, notamment dans le domaine
des services. Au sujet du "principe du pays d'origine",
au cœur de la controverse sur la libéralisation
des services dans l'UE, M. Barroso a reproché lundi à
ses adversaires de refuser les conséquences de
l'élargissement. Cette Directive existe "pour
protéger l'intérêt général
de l'Europe", a t-il déclaré. Le
président de la Commission européenne, qui a
accepté de revoir certains éléments de la
proposition sur la libéralisation de ce secteur sous la
pression de la France et de l'Allemagne, n'entend pas dévier
de son objectif d'ouverture des marchés. "Après
l'élargissement, certains acceptent la libre
circulation des marchandises, un peu celle des capitaux, mais
ils sont réticents devant la libre circulation des
personnes et des services", a-t-il déclaré
devant le Lisbon Council, un groupe d'entrepreneurs et de
partisans de la libéralisation. Or la libre circulation
des services à travers l'Union est, avec celle des
biens, des capitaux et des hommes, une des "quatre
libertés" inscrites depuis 1957 à l'article
3 du traité de Rome, fondateur de la construction
européenne. En fait, a-t-il dit, "il y a 25
marchés de service dans l'UE", la Commission
ayant identifié 91 barrières aux échanges
transfrontaliers de services. En conséquence, "le
niveau des échanges intra-européens de services
n'a pas du tout augmenté depuis 1992".
"Certaines personnes n'ont pas encore remplacé
leur logiciel", a-t-il ajouté. "Ils
n'ont pas encore compris que le rôle de la Commission
n'était pas de protéger les intérêts
des Quinze contre les dix autres nouveaux. Ils ont tort."
M. Barroso remet ainsi les pendules à l'heure après
que la Commission eut annoncé le 3 mars des concessions
sur la Directive services proposée par le commissaire
Frits Bolkestein, membre de l'ancien exécutif européen
présidé par Romano Prodi.
SECTEURS
SENSIBLES EXCLUS
Certes,
a-t-il confirmé, la Commission a conscience des "peurs"
que ce texte inspire, notamment dans les professions
réglementées ou la construction, et elle
acceptera des modifications lors du débat avec le
Parlement et les capitales. Les secteurs les plus sensibles,
comme la santé et les services publics d'intérêts
général, seront exclus afin d'éviter tout
risque de "dumping social", et le principe du "pays
d'origine", qui veut que la législation, par
exemple du droit du travail, du pays du prestataire de service
s'applique, et non celle du pays destinataire, sera adapté.
Mais la Commission ne rend pas les armes pour autant, tant il
est vrai que les "nouveaux" pays, qui veulent tirer
avantage de leur compétitivité, et de nombreux
"anciens", comme le Royaume-Uni, entendent préserver
l'essentiel de la proposition. Il en va ainsi du "principe
du pays d'origine" que la France veut limiter à sa
plus simple expression : pour Paris, il faut une harmonisation
minimale des règles nationales avant d'ouvrir les
marchés afin d'éviter l'invasion de services qui
ne répondraient pas aux mêmes critères que
ceux produits en France. L'ancien premier ministre portugais
s'est montré très clair. "Quand je dis
que nous sommes prêts à répondre aux
véritables préoccupations sur la manière
de fonctionner du principe du pays d'origine, cela ne signifie
pas que nous allons abandonner ce principe", a-t-il
expliqué. Si l'on pratique comme on l'a fait pour les
marchandises, c'est-à-dire par harmonisation préalable
des normes, a-t-il dit, le processus sera trop lent : il faut
reconnaître les normes appliquées par les autres
pays, ce que Paris est réticent à faire. Ce
dossier, comme celui de la libre circulation des salariés
venant des pays de l'Est, que l'Allemagne a obtenu de pouvoir
restreindre pendant sept ans, illustre la crainte de certains
"anciens" États membres devant les nouveaux
venus. Pour M. Barroso, la libéralisation des services
constitue un véritable gisement de croissance et
d'emplois, la principale préoccupation de l'UE qui sera
réaffirmée lors du sommet européen des 22
et 23 mars prochain à Bruxelles. Alors que ce secteur
représente 70 % du PIB de l'UE, le niveau des échanges
intracommunautaires de services n'a pas augmenté depuis
1992, contrairement au commerce de marchandises.
Si
le secteur était ouvert à la concurrence, tout
le monde en bénéficierait, a-t-il estimé
: l'emploi total augmenterait de 600 000 unités, la
croissance serait dopée et le prix des services
baisserait de 7,2 % pour les professions réglementées.
PROTESTATIONS
Les
opposants à la "Directive Bolkestein" sont
montés au créneau, lundi, pour protester contre
les déclarations du président de la Commission
européenne, José Manuel Durao Barroso. Pour le
président du Mouvement pour la France, Philippe de
Villiers, cette déclaration "renvoie à
leurs mensonges les tenants du oui" au référendum
sur la Constitution européenne, "qui nous
expliquent, depuis quinze jours, que la Directive est remise à
plat". "Non seulement elle n'est pas remise à
plat, mais ce qui est au cœur de la Directive est
maintenu et à nouveau proclamé : le principe du
pays d'origine, qui permettra à un plombier
polonais de venir travailler en France avec le salaire et la
protection sociale de son pays d'origine", ajoute le
président du Mouvement pour la France dans un
communiqué. Le député du Parti socialiste
Henri Emmanuelli souligne pour sa part dans un communiqué
que "contrairement à ce qu'avait souhaité
le président de la République en conseil des
ministres et malgré le fait que le gouvernement
français ait demandé une 'remise à plat'
de la Directive Bolkestein, M. Barroso persiste, signe et leur
inflige un démenti cinglant". "C'est donc
bel et bien le dumping social à domicile que l'on nous
prépare pour l'après-29 mai", date du
référendum en France (pour lequel MM. Emmanuelli
et de Villiers militent dans le camp du non), ajoute le député
socialiste des Landes. "Le seul moyen d'éviter
cette politique désastreuse est de voter non, pour
donner un coup d'arrêt clair à cette politique
irresponsable", conclut-t-il. La bataille s'annonce
donc rude, à la fois entre les pays membres, les
députés européens et même au sein
de la Commission, qui s'est déchirée sur ce
dossier entre "libéraux" et
"interventionnistes" sur l'avenir de la Directive.
Cependant, en défendant le "principe du pays
d'origine", M. Barroso a fixé les limites de la
révision de la Directive avant son passage au Parlement
européen.
Lemonde.fr
du 14 mars 2005
avec
AFP et Reuters