Hier,
le Parlement européen a voté un texte dégagé
des points ayant fait polémique.
"La
Directive Bolkestein a vécu." Par 394 voix
contre 215 et 33 abstentions, le Parlement européen a
"changé de fond en comble cette Directive",
comme s'en est réjouie la sociale-démocrate
allemande Evelyne Gebhardt, rapporteure du projet : "Nous
lui avons donné une dimension sociale dans l'intérêt
de nos citoyens." De fait, elle ne ressemble plus
guère au texte d'origine qui avait suscité une
levée de boucliers, même si son but reste le même
: supprimer, entre les États membres de l'Union, les
obstacles juridiques et administratifs à la liberté
d'établissement des prestataires de services et à
la libre circulation des services.
Le
principe du pays d'origine à la poubelle
À
la différence du projet original, la nouvelle mouture
du texte essaye d'éviter la mise en concurrence des
systèmes sociaux en supprimant le contesté
"principe du pays d'origine" ou PPO proposé
par l'ancien commissaire chargé du Marché
unique, le Néerlandais Frits Bolkestein. Selon ce
principe, le prestataire de services qui se serait rendu dans
un pays tiers pour une mission de courte durée et sans
intention de s'y installer resterait soumis uniquement à
la loi du pays dans lequel il est établi. Autrement
dit, tout ce qui relève du contrat, des conditions
d'emploi à la rémunération en passant par
la responsabilité contractuelle, échapperait à
la loi du pays d'accueil. L'idée était de
permettre aux entreprises de se mouvoir librement sans avoir à
appliquer et donc à connaître les 24 autres
législations. Au consommateur de s'adapter ! Le PPO a
déchaîné les passions : avec l'adhésion
des pays d'Europe centrale et orientale, le risque était
effectivement grand d'assister à un "dumping
social" généralisé.
Des
services totalement libéralisés
Les
eurodéputés ont donc voté à une
large majorité la suppression de toute référence
au PPO (1). Le principe est simple : si une entreprise est
autorisée dans son pays à exercer son activité,
elle pourra proposer ses services dans l'ensemble de l'Union
sans qu'on puisse lui opposer une quelconque réglementation
nationale. Par exemple, un guide touristique britannique
pourra faire visiter l'Acropole à un groupe qu'il
accompagne depuis Londres même s'il ne parle pas grec,
ce qu'il ne peut faire aujourd'hui... Pour bien enfoncer le
clou du libre accès, les eurodéputés ont
listé plusieurs pratiques interdites : obliger un
prestataire à posséder une infrastructure
quelconque dans le pays d'accueil, le contraindre à
obtenir une autorisation administrative, ou à
s'inscrire à un ordre professionnel, ou encore à
posséder tel ou tel type de matériel...
Des
contrats régis par le droit privé
Comme
il s'agit d'une prestation régie par un contrat de
droit privé, le droit applicable sera celui désigné
par les partis ou par les règles de conflit de lois
contenues dans le règlement Rome I qui désignent
en général la loi du pays d'origine. En cela, il
reste un morceau du fameux PPO. Mais attention : l'État
d'accueil pourra néanmoins imposer sa loi "pour
des raisons d'ordre public, de sécurité
publique, de protection de l'environnement et de santé
publique", ainsi que son droit du travail, y compris
les règles contenues dans les conventions collectives.
La mention de la "politique sociale" et de la
"protection des consommateurs" a certes
disparu, à la demande des députés
d'Europe de l'Est, mais cela n'a aucune importance : le droit
pénal (dont relève en grande partie le droit des
consommateurs) est impératif et l'article Ier de la
Directive réserve l'application du droit du travail et
de la législation en matière de sécurité
sociale (amendement voté par 496 voix contre 124).
Autrement dit, le droit applicable à la prestation de
service sera celui prévu comme le contrat sous réserve
des lois impératives de l'État d'accueil (2).
Une
foule de secteurs exclus
Pour
le reste, cette Directive ne s'appliquera pas aux travailleurs
détachés par leurs entreprises pour une mission
de plus de huit jours dans un pays tiers (il existe une
Directive spécifique datant de 1996), pas plus qu'aux
professions qui bénéficient déjà
d'une Directive d'harmonisation (architectes, kinés,
sages-femmes, avocats...). D'autres domaines sont aussi
exclus, comme le commerce électronique et la
radiodiffusion (déjà couverte par des lois
européennes), mais aussi les services financiers, les
transports, y compris les taxis et les ambulances, les
services portuaires, les jeux d'argent, la santé,
l'aide sociale, les services sociaux et ceux qui sont liés
à la famille, le financement des logements sociaux, les
agences de travail temporaire et les services de sécurité.
Enfin, si les services économiques d'intérêt
généraux (SIEG), c'est-à-dire les
services publics commerciaux, sont couverts par la Directive,
on ne voit pas très bien en quoi peut consister une
prestation de service par exemple dans le domaine de la
distribution d'eau.
(1)
L'amendement ayant été voté en dix
parties séparées, les résultats vont de
541 voix contre 94 à 434 voix contre 194...
(2) Ce
qui est déjà le cas aujourd'hui : du point de
vue de la loi applicable, cette Directive ne change donc rien.
Jean
QUATREMER
Libération
du 17 février 2006